LAS CORRIENTES : saisir l’invisible

Pour des raisons inexpliquées (d’autant plus que le personnage arbore tous les signes extérieurs d’une existence accomplie, professionnellement et familialement), Lina fait une tentative de suicide en se jetant dans une rivière, et développe par la suite une phobie de l’eau, qui a tout d’un déni de dépression ou d’une autre maladie mentale, se développant en elle à l’insu de ses proches. Le film capte quant à lui cette détérioration intime de sa protagoniste, et fait de nous ses témoins privilégiés et empathiques, car la réalisatrice Milagros Mumenthaler a une des dispositions les plus importantes pour un.e cinéaste : croire au pouvoir de la mise en scène, qui se suffit à elle-même pour exprimer et diffuser des émotions et des sensations.

Très peu de choses sont transmises par la parole dans Las Corrientes (toute la séquence introductive de la tentative de suicide est d’ailleurs muette), en phase avec l’immense difficulté qu’a Lina, comme beaucoup de personnes, de mettre des mots sur ce qu’elle ressent, et même dans le cas où elle y parvient, d’oser les prononcer tout haut en présence d’autrui. Le film respecte et comprend cela, et accepte de se conformer à cette quasi-impossibilité de l’expression, quitte à ce que la part de mystère qui en découle constitue par endroits un brouillard trop dense – il faut faire preuve de patience et se montrer attentif aux détails pour rétablir une vision d’ensemble à peu près complète du tableau familial et professionnel de l’existence de Lina, dont aucun élément ne nous est apporté de manière explicite, littérale par le récit. Et pour cause : l’héroïne se sentant elle-même en complète disharmonie avec cet univers devenu pour elle une prison qui ne dit pas son nom, ce serait la trahir que de le montrer sous un autre jour, d’en donner une perspective différente de la sienne.

Lina est un bloc irréductible, qui reste en partie indéchiffrable, et le film s’accorde à cela en lui laissant son mystère, son unicité, son intégrité

Sans en révéler trop afin de laisser chacun.e reconstituer par soi-même le puzzle, Lina est tiraillée entre trois refus – la fatalité de devenir comme sa propre mère, la pression de s’en tenir au rôle attendu d’elle par sa belle-famille de haut rang, la vacuité du manège de son milieu professionnel. Soit autant d’interactions sociales qui la rongent à petit feu, et que son esprit tente d’exorciser en s’en dissociant, par des hallucinations ou des déconnexions dont la mise en scène se fait l’écho en effectuant des digressions à la soudaineté et la neutralité perturbantes. Las corrientes n’est pas pour autant réductible à la case du « portrait de femme », ou du manifeste féministe, parce qu’il ne vise jamais à l’édification politique ou mélodramatique de son public, et parce que si l’agression et l’oppression ressenties par son héroïne reposent certes sur des bases liées à son genre (toutes les exigences liées à la question de la maternité), sa réponse n’est pas d’être considérée comme tel type de femme plutôt qu’un autre. Lina n’aspire qu’à se recentrer sur elle-même, qu’elle se sent perdre, et sur sa fille, dans un second temps. Elle est un bloc irréductible, qui reste en partie indéchiffrable, et le film s’accorde à cela en lui laissant son mystère, son unicité, son intégrité. Il accepte de ne pas avoir et donc ne pas donner toutes les réponses ; de filmer sans nécessairement raconter.

LAS CORRIENTES (Argentine-Suisse, 2025), un film de Milagros Mumenthaler, avec Isabel Aimé Gonzalez Sola, Esteban Bigliardi. Durée : 104 minutes. Sortie en France le 11 mars 2026.

Le 73è Festival international du film de San Sebastian se déroule du 19 au 27 septembre 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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