Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… le cinéma roumain en 2024

Pour la seconde année consécutive, le cinéma d’auteur roumain est à l’honneur sur Accreds via cette page dédiée : un article évolutif, croissant au fil des mois, critique après critique, briguant l’exhaustivité du recensement, au gré des présentations en festivals et des sorties sur grand ou petit écran.

Barème de notation : de ⚠ à  Stub iconStub iconStub iconStub icon

 

JANVIER

le 25
MAIA – PORTRAIT WITH HANDS, d’Alexandra Gulea

Présentation au Festival International du Film de Rotterdam (IFFR) (Pays-Bas) – section Harbour

Critique à venir

 

FÉVRIER

le 18
SEMAINE SAINTE (Săptămâna Mare), d’Andrei Cohn       Stub iconStub iconStub iconStub icon

Première mondiale à la Berlinale (Allemagne), section Forum
Sortie en salles en France le 10 avril 2024

Au début du siècle dernier, un contentieux entre Leiba, aubergiste juif, et Gheorghe, son employé chrétien, atteint son point de non-retour lorsque le premier renvoie le second, lequel lui assure qu’il reviendra régler ses comptes la nuit de Pâques… Andrei Cohn orchestre patiemment, admirablement la montée crescendo de l’appréhension, de la tension qui, certes, régit et gangrène la relation entre les deux hommes, mais se file et s’éploie aussi dans le rapport de Leiba à ses clients ; parmi eux, deux bons vivants complètement ravagés tout cortiqués qu’ils puissent paraître, assénant avec aplomb leur théorie de l’involution, ce mouvement contraire tendant à faire régresser l’humain en vile bête et qui, comme c’est heureux, se manifesterait chez certaines ethnies et non chez d’autres.
Ce travail de sape moral heurte Leiba, autant que l’épée de Damoclès qu’aura suspendue Gheorghe au-dessus de lui et de sa famille. Le sourd suspense fonctionne remarquablement, et ce jusqu’à une séquence majeure, celle d’un incendie criminel saisissant, duquel il n’est pas même nécessaire de préciser quelles en sont les victimes ni les coupables (et de trop en dire, donc), tant l’essentiel reste d’y voir l’acte fourrier d’une catastrophe supérieure, d’y déceler sans ambages l’origine de la Shoah quelques décennies plus tard – rappelant en cela l’ambition de Michael Haneke dans Le ruban blanc en 2009.
Dans Psychanalyse du feu, Gaston Bachelard évoquait brièvement la teneur potentiellement purificatrice du motif pyrique ; et le spectateur de Semaine sainte de s’y attacher pour mieux la relier à la notion de purification ethnique. « Le nœud du problème [de la purification par le feu] est au contact de la métaphore et de la réalité : le feu qui embrasera le monde au Jugement dernier, le feu de l’enfer sont-ils ou ne sont-ils pas semblables au feu terrestre ? » s’interrogeait Bachelard. Avant Andrei Cohn, le grand Mircea Daneliuc au terme de son chef d’œuvre Les escargots du sénateur (1995) témoignait d’un désir latent d’épuration des peuples Roms, filmant un groupe de villageois qui, suite à l’agression commise par un membre issu de la minorité, en venait à brûler sans vergogne leurs maisons et ceux qui les habitent ; plus récemment, Radu Jude mettait en scène une reconstitution théâtrale filmée d’un massacre de Juifs cette fois, vision d’un baraquement réduit en cendres, là encore avec les familles à l’intérieur, dans le non-moins remarquable Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares (2018). Jude y provoquait la stupeur de ses spectateurs quand ceux dudit spectacle s’avéraient finalement moins horrifiés que convaincus par la décision de la tuerie, dénonçant par-là un antisémitisme rémanent du peuple roumain.
Les victimes changent, l’Histoire se répète, et le cinéma roumain reconduit et repense cette même image terminale, ce même brasier par lequel tout s’achève quand s’y confondent les feux terrestres et le feu de l’enfer.

 

 

MARS

le 19

THE CAPTURE (Captura), d’Adi Voicu       Stub iconStub iconStub icon

Première mondiale au Festival International du Film de Sofia (Bulgarie) – Prix Spécial du Jury

Sami, reporter franco-roumain, filme sa compagne chez lui, sans ses habits ni son consentement. Le couple se rend ensuite à une exposition d’art contemporain, dont l’installation principale évoque les minériades, ces affrontements ayant éclaté quelques mois après la révolution de 1989 entre le peuple et des groupes de mineurs, lesquels avaient été appelés en renfort par l’ex-pouvoir communiste pour asseoir une démonstration de force visant à empêcher une « vraie » transformation du pays (en 1996, Lucian Pintilie revenait déjà sur ces événements dans son envoûtant thriller Trop tard).
Quand Sami quitte l’expo et descend dans la rue, ayant sa caméra à portée de main comme à son habitude, il filme les traces d’affrontements autrement plus frais : quelques poubelles renversées et une voiture calcinée témoignent d’une manifestation venant de s’achever (s’il faut se lier au réel, ce soir-là les bucarestois·es dénonçaient sans doute la corruption du gouvernement, subissant alors une répression policière démesurée, événements authentiques survenus en 2017). Dans la foulée, quand un manifestant passe devant son objectif, Sami le capte presque négligemment mais sous l’œil de la police, qui lui reproche aussitôt cet enregistrement et l’envoie manu militari dans un fourgon avec d’autres quidams, eux aussi accusés d’avoir troublé l’ordre public. S’ensuit une descente aux enfers pour le personnage, un long cauchemar qui rappelle Très bien, merci d’Emmanuelle Cuau (2017), mais pas suffisamment, d’ailleurs.
Adi Voicu y dresse un parallèle, évident même si légèrement modéré, forcément, entre le gouvernement contemporain et l’exécutif sous Ceaușescu : au-delà des agissements des agents dans les rues (qui renvoient plus encore aux minériades, donc), ceux des policiers quand il s’agit de prendre une déposition, dialectique faussement souple et vraiment intimidante, convoquent la Securitate. Telle une épanadiplose, le film se referme comme il avait débuté, sur l’intime, sur le couple, pour une autre forme de conflit ; une pirouette inattendue grâce à laquelle Cohn travaille in extremis une mise en perspective de la sujétion politique et, gigogne, de la sujétion masculine. Aussi ramassé soit-il, durant à peine plus d’une heure, ce « petit » film a finalement pas mal de choses à raconter.