Je(u) et COLECTIV : bonne tactique, la réalité a battu la fiction

Alexander Nanau fait plus que d’observer la règle commune à bien des documentaristes consistant à ne pas interférer avec son sujet, il parvient même à se rendre invisible : au-delà de son œil discret, on se demande souvent comment il a eu l’intuition de se rapprocher de tel sujet ou comment tel autre l’a laissé l’approcher. Soit un motif de sidération parmi bien d’autres face à Colectiv, récit scotchant et bouleversant, aux rebondissements incessants, sur une tragédie ayant ébranlé la Roumanie en 2015.

Le documentaire s’ouvre sur plusieurs cartons successifs. L’introduction informe ou rappelle en premier lieu qu’il y eut un incendie mortel en octobre 2015 dans la salle de concert « Colectiv » de Bucarest, une tragédie qui coûta la vie à 26 personnes en quelques minutes. Le second carton précise ensuite que des manquements aux règles de sécurité purent être relevés, causant immanquablement la colère des familles des victimes mais aussi une indignation nationale, une première indignation nationale. Car si les cartons défilent, c’est parce que Alexander Nanau ne revient pas spécifiquement sur ce scandale, non pas qu’il s’en désintéresse mais parce que son film, s’il n’a pas pu être conçu comme tel originellement, se retrouve à répondre à une narration à tiroirs, où chaque révélation en précipite une autre. Le tourbillon va s’avérer vertigineux. Les survivant·e·s deviennent à leur tour victimes de négligence funestes : les décès se sont succédé dans les couloirs de l’hôpital qui les accueillaient, apprend-on, et les décisions du corps médical furent directement pointées du doigt. Au final, le nombre de morts s’élèvera à 63.

Au bout de quelques minutes et cette information troublante révélée, Nanau insert subitement les images du concert. Quelques mots équivoques prononcés par le chanteur sur scène laissent croire un instant qu’il s’agit d’une manifestation organisée en hommage au drame, a posteriori, puis l’incendie se déclare. Les images sont terribles, inouïes, possiblement les plus choquantes et tétanisantes vues sur un écran de mémoire récente. Nanau coupe court, mais il est impossible de s’en remettre.
Le récit reprend, les découvertes révoltantes avec. A écouter les intervenants à rebours, cherchant à rassurer la population puis dans un second temps tentant de se trouver des excuses, on pense à la remarquable série Chernobyl de Craig Mazin (2019), non pas simplement parce que c’est un autre drame aux ramifications politiques situé à l’Est, mais parce que les responsables regardent à l’Ouest, avec ce même jeu de comparaisons un temps mélioratif (des services « comme en Allemagne »), puis dépréciatif eu égard au reste de l’Europe de l’Ouest.

Oser parasiter le réel par des images étonnantes, sortes d’excroissances tout droit sorties du cinéma de genre

Les découvertes glaçantes qui s’enchaînent sont toutes dues à une poignée de journalistes, appartenant à une gazette sportive qui va dès lors se moquer de ne pas faire sa Une sur le Steaua Bucarest pendant quelques semaines et privilégier ces révélations : de la mauvaise utilisation des produits pour le traitement des patients à des fins pécuniaires jusqu’à un scandale national plus large encore, qu’il est ici possible de préserver (même si la presse internationale avait su le relayer à l’époque) ; les spectatrices et spectateurs découvrant tout cela face à Colectiv ne pourront qu’être épaté·e·s par le flair du cinéaste d’avoir partagé le quotidien de cette rédaction en amont de leurs trouvailles les plus folles.
Pour vous donner une idée, en termes de rebondissements au sein d’un documentaire, Colectiv rivalise sans mal avec le mémorable Tickled (David Farrier et Dylan Reeve, 2016). Ici aussi, on se met à imaginer quel pourrait être l’événement suivant, sans trop y croire, et cela arrive. La mort suspecte d’une des personnes-clés au cœur de l’enquête ? Oui, cela arrive.
Nanau paraît continuellement faire s’affronter la réalité et la fiction, à son insu le plus souvent bien entendu, mais ça et là possiblement à dessein néanmoins. Dans son précédent documentaire, admirable lui aussi, Toto et ses sœurs (2014), malgré l’âpreté du réel auquel étaient confrontés les trois enfants esseulés et désœuvrés au cœur du film, il osait le parasiter par des images étonnantes, sortes d’excroissances tout droit sorties du cinéma de genre : une descente de flics filmée en caméra embarquée ; la visite d’une sœur à son aînée dans un appartement abandonnée, la jeune fille introuvable puis apparaissant au détour d’un plan, livide et muette, semblable à un spectre ; le témoignage d’un homme à un procès via un improbable écran motorisée et de taille humaine, à la voix d’androïde semblable à celles des films de science-fiction d’antan. On retrouve ce type de greffes dans Colectiv, d’abord avec la précipitation des images captées au moment de l’incendie, vision tellement rare qu’on la reçoit comme irréelle, exactement comme l’accomplit régulièrement Werner Herzog, et plus tard encore avec l’apparition d’une victime et de sa nouvelle main « bionique », venue remplacer celle perdue le jour du drame. En marge de cela, plus généralement, la fiction toque à la porte du réel à chaque fois que l’on prend du recul et s’interroge sur la présence d’Alexander Nanau : comment a-t-il eu l’intuition initiale de suivre cette rédaction ? Puis, lors du dernier mouvement du documentaire, comment se fait-il que le nouveau Ministre de la Santé du pays le laisse partager son quotidien, l’autorise à enregistrer ses confidences et ses appels téléphoniques les plus délicats ? En termes de cinéma de genre, Colectiv lorgne alors vers une relecture de l’homme invisible.

Ce dernier acte, plus politique donc, plus incertain aussi quant au point de vue que Nanau cherche à porter sur l’affaire au sens large, n’est pas aussi fascinant que ce qui l’a précédé, d’ailleurs. Ceci dit, ce n’est qu’un bémol, impossible de décrocher là encore, et ce jusqu’au terme. En l’occurrence une ultime séquence comme une bascule, qui parvient à replacer les victimes et l’inconsolable souffrance de leurs proches sur le devant de la scène, presque par surprise tant le voyage fut mouvementé et foisonnant. Alexander Nanau le fait naturellement, avec subtilité et émotion. Une autre façon d’effacer le « je ». Pas de « chatouille » ici comme dans le film de Farrier et Reeve, mais une caresse finale… après avoir été fortement secoué·e·s .

 

COLECTIV (Roumanie, Luxembourg, 2019), un film documentaire d’Alexander Nanau. Avec Catalin Tolontan, Narcis Hogea, Mirela Neag, Camelia Roiu, Răzvan Lutac. Durée : 109 minutes. Sortie en France non déterminée.