Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur… le cinéma roumain en 2023

De 2016 à 2020, les films indépendants chinois furent à l’honneur sur Accreds, au sein d’une rubrique dédiée. C’est maintenant au tour du cinéma d’auteur roumain d’être mis en avant sur le site. Le principe reste le même, celui d’un article évolutif, croissant au fil des mois, critique après critique, briguant l’exhaustivité du recensement, au gré des présentations en festivals et des sorties sur grand ou petit écran

Barème de notation : de ⚠ à  Stub iconStub iconStub iconStub icon

 

(rattrapage) DÉCEMBRE 2022

le 1er
BLUE MOON (Crai Nou), d’Alina Grigore 
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Diffusion sur ARTE (inédit en salles)
Concha de Oro (Coquille d’or) au Festival de San Sebastian (Espagne) en 2021

Récit d’une émancipation contrariée, Blue Moon surprend grâce à sa caractérisation à la fois frontale, par l’étude de caractère singulière mais ciselée de sa jeune héroïne Irina, et décalée, jouant de symboles, de traces et stigmates énigmatiques. Seulement, le film finit par faire « flipper », machine rutilante et séduisante tant que ses billes ne déboulent pas sur le plateau, Alina Grigore lâchant négligemment ses comédiens secondaires dans chacune des nombreuses scènes de dispute en famille, les laissant brailler, s’agiter, rebondir sur les bords du cadre, jusqu’à l’épuisement. Dans le rôle du cousin empêchant Irina de voler de ses propres ailes, l’acteur Mircea Postelnicu gagne la timbale à ce petit jeu, rôle ingrat, performance assommante, de la part de l’acteur d’Ana mon amour (Călin Peter Netzer, 2017), pourtant encore récemment remarquable dans un petit rôle à l’affiche de… Dédales.

le 7
DÉDALES (Miracol), de Bogdan George Apetri 
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Sortie VOD/DVD
Sorti en salles en juillet 2022 et précédemment présenté à la Mostra de Venise – section Orizzonti (Italie, septembre 2021)

Un crime sordide, une enquête qui vire à l’obsession. Polar admirablement interprété par Ioana Bugarin (la victime) et par Emmanuel Parvu (le flic) – Parvu étant aussi réalisateur, notamment de Mikado en 2021, décalque habile des bombes à retardement façon Puiu et Mungiu, finalement directement sorti sur Universciné. Dédales n’est d’ailleurs pas moins haletant que le film de son acteur, faisant montre d’une maîtrise formelle incontestable, et ne briguant par seulement l’implacable, puisqu’il ose quelques respirations inattendues, remuant les éléments, élevant les vents, notamment. La confiance manifeste d’Apetri se retourne toutefois contre lui, manquant de simplicité dans ses tentatives de séduction, allant jusqu’à friser la manipulation quand il se joue des sentiments de ses spectatrices et spectateurs (une mort inutilement cachée, une autre montrée pour l’épate), et refermant de plus son film sur une image a priori marquante, mais moins émouvante que racoleuse.

 

JANVIER

le 4
RADIO METRONOM (Metronom), d’Alexandru Belc 
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Sortie en salles en France
Précédemment présenté au festival de Cannes en 2022, Sélection officielle, Un Certain Regard – Prix de la mise en scène

Bucarest, 1972. Ana, 17 ans, à qui l’on impose de passer son bac d’abord, ou plutôt de le passer tout court, joue des coudes et fait le mur pour bousculer et outrepasser ce qu’elle ne perçoit que comme le carcan défini par ses parents, quand dans le Roumanie de Ceaușescu la véritable prison guette potentiellement des ados au seul motif de se réunir et d’écouter Led Zeppelin, les Doors ou encore la radio clandestine « Metronom ». Durant les premières scènes du film, Alexandru Belc présente les lycéen·ne·s en uniforme scolaire, avant de laisser chacun·e les percevoir un peu plus intimement quand, une quinzaine de minutes plus tard, à l’occasion de ce « thé dansant », les ados portent enfin leurs propres vêtements. A une exception près, Ana. Étant partie de chez elle à la hâte, elle… Lire la suite.

le 25
R.M.N, de Cristian Mungiu  
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Sortie VOD/DVD/Blu-Ray (précédemment sorti en salles en octobre 2022)
Précédemment présenté au festival de Cannes en 2022, Sélection officielle, En compétition

Grand film de 2022, grand oublié du palmarès cannois aussi, R.M.N sort au format physique et digital en ce début d’année. On y suit Matthias, de retour en Transylvanie après avoir dû quitter précipitamment son travail en Allemagne. Il y retrouve entre autres son fils Rudi, devenu mutique depuis un traumatisme vécu en forêt. Aucunement bucolique, cet espace secondaire où le père et l’enfant se rendent régulièrement devient théâtre de la violence, recréation d’un imaginaire viriliste, où règne la loi du plus fort. Matthias égrène les leçons de survie, apprenant notamment à son fils à purifier de l’eau, quand la notion de purification ethnique infuse les esprits environnants. De fait, en marge, au village, la parole prévaut encore mais les agoras se succèdent et croissent quant à la présence jugée néfaste de premiers immigrés asiatiques. A mi-parcours, alors qu’une nouvelle scène d’apprentissage en forêt débute, le prêtre local entre dans le cadre par surprise, sortant d’un chemin de traverse, parasitant d’un même mouvement la saynète et le cours du film. Le basculement est avéré dans la foulée, au terme de ce passage saisi sans coupe, lorsque l’ensemble des villageois les rejoignent : il est alors convenu que les migrants économiques fraîchement accueillis ne sont déjà plus les bienvenus. La violence déborde, pénètre au village et dans le récit premier. Mungiu use de surcadrages par l’omniprésence des fenêtres à l’écran, il filme ses personnages dans les reflets, il montre une forêt mais dans un écran, elle-même dans un bureau, lui-même divisant par sa baie vitrée l’espace des patrons et celui des travailleurs, Mungiu filme aussi le Sri-Lanka mais dans un smartphone s’invitant dans le paysage roumain, il filme des ours mais seulement des hommes masqués à tête d’ours, il utilise une musique pour bercer le film mais c’est là le thème de Shigeru Umebayashi pour In the Mood for Love apposé intradiégétiquement sur ses propres images, en somme dans R.M.N tout n’est toujours que greffe, cohabitation et artifice – la rencontre la plus directe, sans fard, sans voile, sans écran, attend encore, car jamais les habitants belliqueux n’auront simplement pris le temps d’échanger un mot avec les nouveaux arrivants. Partant, c’est bien le récit patient d’une catastrophe.

le 26
TIGRU, d’Andrei Tănase   
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Première mondiale à l’IFFR (Rotterdam, Pays-Bas), section Bright Future (le 26)
Première européenne à Premiers Plans (Angers), En compétition (le 27)

Si le synopsis officiel dévoile sans vergogne une péripétie intervenant à mi-parcours, le sentiment que l’expérience ne pourrait être que plus appréciable pour qui ne saurait rien de Tigru invite à ne pas trop dévoiler l’intrigue en ces lignes. Sachez seulement qu’il s’agit de l’histoire de Vera, vétérinaire affectée au zoo de Sibiu, ville du județ éponyme, au cœur du pays, et dont la détresse personnelle à la suite d’un drame familial va trouver écho dans l’accueil récent et inédit d’une tigresse nommée Rihanna. Le scénario soigne son horizontalité : Andrei Tănase développe finement le personnage de Vera, la tragédie qui l’habite, la relation distendue qu’elle entretient avec son mari Toma, dont la caractérisation habile et originale le montre à la fois autoritaire et couard (peur des tigres, des serpents, des aiguilles), l’auteur décrivant encore à la marge une relation ambiguë avec un jeune collègue de Vera, s’attache autant à la fameuse tigresse mais aussi à ses anciens propriétaires patibulaires, et multiplie les dangers tous azimuts, de la faune à la flore. En outre, Tigru et son histoire de bête sauvage que les humains ne considèrent jamais à sa place, qu’elle se retrouve domestiquée, en captivité ou en liberté, travaille le jeu de miroir entre Rihanna et Vera – il faut voir ce plan à mi-chemin entre La féline et Cyrano dans lequel l’animal grogne auprès de Toma, alors que Vera se cache non loin dans son axe – la protagoniste reste dans son cas désaxée, en butte au monde qui l’entoure, particulièrement esseulée depuis qu’un être aimé l’a quittée, et dont la dépouille attend d’être déplacée, d’enfin reposer au cimetière orthodoxe de Sibiu, enfin à sa place. Mince, ne plus trop en dire. Ou juste la fin : ce plan aimable dans lequel Vera refuse d’embarquer avec son compagnon, préférant marcher seule, décision volontairement inadaptée, mais néanmoins assurée, pile au milieu de la route – dans l’axe.

FÉVRIER

le 7
IL ÉTAIT UNE FOIS PALILULA (Undeva la Palilula), de Silviu Purcarete    Stub icon

Sortie DVD
Sorti en salles en septembre 2022 et précédemment présenté à Karlovy Vary (République Tchèque, 2012)

Saluons d’emblée le regard et l’abnégation du distributeur ED, connu depuis plusieurs décennies pour avoir mis en lumière les œuvres de Guy Maddin et de Bill Plympton, plus récemment de l’indien Mani Kaul, sans oublier les trouvailles en plus léger différé que furent les films de Laurence Thrush et de Patrick Wang. Ceci étant dit, une fois n’est pas coutume, leur nouvelle pioche ne convainc pas. Palilula sort aujourd’hui en DVD après un passage en salles l’an passé avec, dans son cas, dix ans de retard sur sa première diffusion. Malheureusement, même à l’époque, c’était déjà un film daté. Délire folklorique emphatique à la Kusturica – et sans penser aux meilleurs – le film se révèle notamment désuet pour certaines de ses visions, en premier lieu le blackface permanent d’un personnage central, et pour nombre de ses effets (apostrophes, accélérations d’images, etc.). Palilula se vautre joyeusement dans ses propres tabous, sans aucun filtre, s’amusant de ses provocations, donnant l’impression de ne pas savoir, de ne pas vouloir savoir, voire d’ignorer que l’on peut savoir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas, mettant entre autres en scène ledit blackface, hermaphrodisme, récit zoophile, visions grossophobes – et à chacun de se débrouiller avec ce pêle-mêle. Tout ici est grossier et gras, lourd et dépassé ; tout sauf les musiques, superbes. Tout sauf les musiques et, si l’on est clément, sauf la conclusion du film, bascule meta forcément inattendue. Rien d’unique pour qui se souvient, par exemple, de la Palme d’or Le goût de la cerise (Abbas Kiarostami, 1997) ou ne serait-ce que The Wonder de Sebastian Lelio l’année dernière, mais ce tressaillement diégétique a au moins le mérite de chahuter in extremis l’interminable fable poussiéreuse déployée jusqu’alors.

le 13
LE RETOUR – les héros inconnus de la révolution roumaine (Die Rückkehr – Die unbekannten Helden der rumänischen Revolution), de Dobrivoie Kerpenisan    Stub iconStub icon

Diffusion sur ARTE (disponible en replay du 13/2 au 14/3)

Un pas de côté ici, puisque Le retour est une production allemande, mais le sujet du documentaire, son auteur et a fortiori l’expression orale des intervenants convergeant immanquablement vers la Roumanie, sa présence au sein de cet article annuel reste acceptable.
En décembre 1989, Dobrivoie Kerpenisan, alors étudiant en Allemagne, rentre à Timisoara pour passer les fêtes de Noël auprès de sa famille. Il assiste alors aux premières heures du mouvement populaire à l’origine de la chute de Ceaușescu . Passionné de photo, il immortalise ce chamboulement drastique pendant plusieurs jours. Trente ans plus tard, le photographe et documentariste retrouve et s’entretient avec une poignée d’hommes et de femmes présent·e·s sur ses clichés, faisant appel à leurs souvenirs de cette journée historique et questionnant leurs sentiments quant à la révolution mais aussi sur l’état actuel du pays. Le retour se montre maladroit et tape-à-l’œil dans ses premières minutes, animant les photographies, les rendant inexplicablement mouvantes, décision formellement regrettable en plus de manquer de cohérence tant chacun des entretiens qui constituent par la suite le cœur du documentaire explicitent précisément l’idée que la révolution a figé l’existence roumaine d’alors dans une forme de trivialité, ces acteurs et actrices de la révolution se souvenant avoir été stoppé net, en somme pour toujours, dans des actions semblables : acheter du pain pour l’un, du sucre pour l’autre, etc. En un instant, tout bascule, et là encore, un même discours se répète : l’impression étrange de se lancer à corps perdu dans la révolution, comme une évidence, et pour autant « sans comprendre ce qu’il se passe ». Les entretiens s’avèrent sensibles et émouvants, l’approche de l’auteur se révèle patiente, le documentaire tient quelque chose de fort mais il est fatalement trop court ; trente minutes seulement, presque comparable au trailer d’un film au long-cours imaginaire qui pourrait être à l’Histoire de la Roumanie ce que les huit heures des Âmes mortes de Wang Bing (2018) le sont au peuple chinois ou les neuf de Shoah de Claude Lanzmann (1985) au peuple juif.

le 18
MAMMALIA, de Sebastian Mihăilescu    Stub iconStub iconStub icon

Première mondiale à la Berlinale, section Forum (Berlin, Allemagne)

Pour le situer dans la cartographie la plus générale, Mammalia est à rapprocher de films européens récents radicaux, très aboutis formellement et volontiers déroutants, tels que J’étais à la maison, mais… (Schanelec), Au commencement (Kulumbegashvili) ou encore Sous le ciel de Koutaïssi (Koberidze). L’appartenance à cette famille bigarrée mais unie dit déjà quelque chose : il y a de quoi douter de la capacité du film à fédérer le public – plans longs, plans fixes, souvent les deux à la fois et dans le cas présent, agrémenté de paraphilie par ici, humiliations par là – mais il serait regrettable de passer à côté de ce film étrange et beau. Pour son premier long de fiction, Mihăilescu séduit par sa science du cadre, son univers surréaliste entier et ses nombreux symboles cachés. A cet égard, il faut voir ce plan mémorable sur l’ombre portée d’un homme tapi dans l’embrasure de la porte de la chambre maritale, dont la forme s’allonge tel un phallus venant caresser le corps de son épouse endormie. L’homme frustré, c’est le protagoniste Camil qui ne supporte pas que sa femme rejoigne une communauté féministe secrète se regroupant au bord d’un lac, se mettant dans un second temps à la poursuivre et à l’y épier, puis dans un troisième à tenter d’infiltrer le clan – Camil a beau explorer sa propre féminité en prenant l’allure d’une femme, ses relents de masculinité toxique envoient des signaux contradictoires. A l’ombre phallique initiale succèderont en arrière-plan un robinet pendant, un escargot rabougri, et d’autres visions encore participant d’une émasculation symbolisée et protéiforme qui prendra toute sa valeur lors du dernier acte. Sans être toujours certain du discours précis délivré ici, Mihăilescu embrassant volontiers les contradictions, ce périple halluciné d’un homme proprement désorienté ne laisse pas moins une impression durable.

le 18
BETWEEN REVOLUTIONS (Între revoluții), de Vlad Petri     Stub iconStub iconStub icon

Première mondiale à la Berlinale, Prix FIPRESCI de la section Forum (Berlin, Allemagne)

Fin des années 1970, Bucarest. Zahra et Maria sont étudiantes et amies. Seulement, la situation politique instable en Iran pousse Zahra à rentrer au pays. Au cours de la décennie suivante, elles conservent leur lien en s’écrivant régulièrement, relatant leurs luttes respectives, en tant que citoyennes, en tant que femme, l’une face à l’instauration de la république islamique d’Iran, l’autre en butte au régime de plus en plus liberticide de Ceaușescu. Les deux jeunes femmes n’ont pas de visage, le film étant constitué d’images d’archives, sur lesquelles résonnent la seule lecture des lettres – on pense à Sans soleil (Marker, 83) ou à Lettres d’amour en Somalie (Mitterrand, 82). Du reste, les deux personnages sont fictifs, agrégats d’idées, sentiments, anecdotes, partagés dans de multiples correspondances conservées dans les archives de la Securitate. Dans une des lettres, Maria dit à Zahra avoir vu une image de Khomeini dans le journal, et qu’il avait « l’air terne », laquelle remarque est apposée des images de manèges en Roumanie, qui elles-mêmes s’assombrissent. Le manège tourne, une forme de révolution, semblables aux chaises volantes tournoyant à jamais à la fin de « La légende de la visite officielle » (sketch de Contes de l’âge d’or, le film collectif orchestré par Cristian Mungiu en 2009). Une forme d’oppression peut toujours en remplacer une autre. Plus tard, l’image du manège virevoltant revient quand Vlad Petri fait se télescoper les images d’une liberté perdue par les Iraniens (les Iraniennes) avec des images pré-78 et celle retrouvée des Roumains post-89 ; tout cela reste bien fragile, semble commenter le montage. Les lettres parlent, les images aussi, le choc de certaines, l’entrechoc d’autres, et le silence parle lui aussi, comme dans Tourisme international de Marie Voignier (2014), quand la piste sonore disparaît tout de bon, comme pour mieux laisser pénétrer le vide, l’angoisse, du basculement soudain dans un autre paradigme politique.

AVRIL

le 12
LE VOYEUR (Watcher), de Chloe Okuno
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Sortie VOD/DVD
Précédemment présenté à Sundance (Park City et Salt Lake, États-Unis, Janvier 2022)

Pas exactement un film indépendant roumain, mais Le voyeur reste un film indé, tourné en Roumanie. En cela, il a sa place ici. L’histoire est celle de Julia, qui suit son mari, d’origine roumaine, jusqu’à Bucarest où il débute un nouveau travail. Lui est donc très occupé, absent du matin et soir, et elle trompe l’ennui dans leur grand appartement, en regardant par la fenêtre notamment. Jusqu’à apercevoir un soir une silhouette troublante dans l’immeuble d’en face. Postulat spécifique mais somme toute classique de thriller, déjà vu, de Fenêtre sur cour (Alfred Hitchcock, 1954) à La femme à la fenêtre (Joe Wright, 2021), en passant par La femme qui habitait en face de la fille à la fenêtre (Michael Lehmann, 2022). En termes de lieux communs sur la Roumanie, l’approche est raisonnable : certes, on se doit de cocher le passage par un lieu dérobé, interdit, sulfureux ; on mentionne « Dracula » forcément, mais le cliché est assumé ; quant à la balance des figures locales caractérisées comme patibulaires ou comme aidantes, elle est à l’équilibre. L’antagoniste, lui, s’avère être un étranger, un anglophone. Le détail agace un peu tant Julia ne semble pouvoir tomber que sur des Anglais ou des Américains en Roumanie – le spectateur étant forcée d’y voir une facilité de scénario, seulement pratique pour l’exportation du film – mais le choix concernant ce personnage-ci a le mérite de soigner la balance susnommée : le film ne tombe pas dans le piège du pays « exotique » coupe-gorge gangréné par ses propres autochtones… Passée presque une heure, le voyeur du titre se décidant à se mouvoir, Maika Monroe joue de nouveau la protagoniste contrainte de s’enfuir, de nouveau celle qui est suivie, comme dans It Follows (David Robert Mitchell, 2014). Pour autant, qu’elle observe, esquive ou confronte son ennemi, l’actrice est toujours impeccable, et le film jamais ennuyeux – à cet égard, Le voyeur se révèle un excellent slow burner, qui trouve son paroxysme non pas lors de la séquence finale mais, peu avant, lors d’une scène a priori plus anodine dans le métro : un plan, le détail d’un plan, vision macabre et saisissante, discrète mais inoubliable, qui atteste à elle seule du talent de Chloe Okuno.

MAI

le 31
SPARTA, d’Ulrich Seidl    Stub iconStub iconStub icon

Sortie en salles en France
Précédemment présenté à San Sebastian (Espagne, Septembre 2022)

Nouveau pas de côté.
Sparta n’étant pas un film roumain en termes de production, c’est le fait qu’il ait été tourné en Roumanie et dans la langue du pays qui légitiment bon an mal an sa présence ici. La nationalité de l’auteur n’est pas non plus à mettre à son actif dans le cas présent. En l’occurrence, Ulrich Seidl est un réalisateur autrichien… et pas le plus fréquentable. Si ses films ont toujours été provocants, c’est cette fois le tournage de Sparta qui a fait couler de l’encre. L’hebdo allemand Der Spiegel a mené une enquête et relaté des « maltraitances, absence de consentement et d’encadrement psychologique des comédiens mineurs ». Le film crée une connexion d’autant plus dérangeante avec le protagoniste qui, comme Seidl lui-même donc, ment par omission sur ses intentions : dans son cas, le personnage feint de monter un club de judo sans admettre que son dessein réel est de favoriser sa propre proximité de jeunes garçons, quand Seidl a aussi trompé les familles des pré-ados qui les interprètent en ne précisant par ce relief controversé du film qu’il tournait.
Dans Sparta, on suit cet homme, sa relation insatisfaisante avec sa compagne, son projet secret inavouable, son rapport aux jeunes garçons, et sa façon de se combattre lui-même, de ne pas succomber à ses tentations. Seidl le quitte de temps en temps pour filmer son père, vieil homme désœuvré dans un hospice en Allemagne, qui radote non-stop et à l’occasion sur Hitler – le montage en parallèle sans ne rien dire ni préciser laisse néanmoins poindre l’idée du mal circulant d’une génération à la suivante, celle du pédophile lui-même abusé dans son enfance (dans un tiers des cas, lit-on çà et là), tissant un lien ténu mais flatteur avec Le voyeur de Michael Powell (1960) ou Le voyage de Felicia d’Atom Egoyan (1999). Le reste du temps donc, le spectateur reste arrimé à cet homme tourmenté et malveillant, qui apparaît à nouveau tel un double de Seidl du fait que le cinéaste est lui aussi une sacrée crapule. Il faut être vraiment roublard pour travailler ainsi la notion d’identification secondaire, pour souhaiter et parvenir à nous placer en empathie pour un pédophile en puissance, en l’occurrence lorsqu’une foule en colère et avinée s’organise pour refaire le portrait de cet anti-héros.
Seulement, le dernier virage du film explicite l’aspect « origin story » du super vilain au cœur de Sparta. Le fait de percevoir in fine la nature réelle du récit, celle d’une étude patiente d’une modus operandi encore en gestation, comme jadis ceux de de tueurs en série, a dès lors deux effets : d’une part, ceci retourne comme une crêpe le sentiment passé d’identification, et d’autre part, via ce parallèle, le film nous dit en creux que la pédophilie est un crime mais qui se rapproche d’un meurtre, car si l’on ne peut que souhaiter la possibilité pour toute victime de se reconstruire, l’acte ne consiste pas moins en une destruction consciente et profonde de la personne.

JUIN

le 7
L’ÎLE (The Island), d’Anca Damian    Stub icon

Sortie en salles en France
Précédemment présenté au festival de Busan (Corée du Sud, Octobre 2021)

Images, musiques, chants, textes en surimpression, dans ce film tout surligne tout, tout le temps. En plus d’être répétitif, incroyablement répétitif. L’île est un ressac narratif et visuel permanent, assommant… et naïf, pour ne pas dire niais. Et niais pour ne pas dire grossier. Le film est notamment très déplaisant pour ce qu’il fait du personnage secondaire de Vendredi, un migrant, mort en mer, ressuscité, qu’on tue, fait disparaître, désintègre, torture, encore et encore. Et quand il est en vie, il est fatalement rabaissé : l’antienne du « Oui, mon sauveur » répété à Robinson ; sa passion des pastèques (stéréotype culturel tenace) ; et surtout l’unicité du visage du migrant (white-washé soit dit en passant), décuplement à l’identique et à l’infini de la figure de Vendredi pour la coller sur tous les autres morts qui n’ont pas de nom, mais pas de visage non plus finalement, infinité de silhouettes interchangeables. Même si la réalisatrice Anca Damian contredit de temps en temps certaines de ces décisions, même si elle saurait les légitimer en arguant que l’on dénonce en montrant, même si elle utilise aussi forcément le roman de Daniel Defoe comme un bouclier, ce n’est pas suffisant, l’accumulation empèse, la maladresse prévaut, les justifications peuvent s’entendre, mais le film reste un grand bazar méphitique.

le 16
ARSENIE. AN AMAZING AFTERLIFE, d’Alexandru Solomon    Stub icon

Première mondiale au Festival international du film de Transylvanie (TIFF) (Cluj, Roumanie)

Alexandru Solomon s’intéresse ici au regain d’intérêt pour une figure de l’Église orthodoxe roumaine du XXème siècle, Arsenie Boca. Le documentaire s’ouvre sur une scène de recueillement, au terme de laquelle Solomon cherche à s’entretenir avec les adeptes du prêtre rencontrés sur place, or l’échange est difficile, les esprits obtus (on y fustige notamment le mariage homosexuel). Le cinéaste peine à discuter avec eux, on le rejette d’ailleurs d’emblée en tant que juif, incapable de les comprendre, pas même digne d’essayer. Alors… Solomon choisit une autre approche. Il va rencontrer d’autres adorateurs d’Arsenie, et se faire passer pour l’un d’eux. A l’évidence, la première voie, plus ardue, éreintante sans doute, était la plus intéressante. En l’empruntant, Solomon aurait peut-être eu une chance d’explorer en profondeur différentes facettes de cette petite communauté chrétienne orthodoxe, les plus sombres notamment, et par ce biais sans doute aurait-il pu répondre à la question qui sous-tend son film : pourquoi cet intérêt renouvelé pour Arsenie ? N’étant pas allé dans cette direction, le reste de son film ne raconte donc pas grand-chose : quelques éléments biographiques saupoudrés confusément ; des confessions éparses et vagues sur la foi ; et l’évocation d’une poignée de miracles qui n’en sont vraiment pas (de l’eau sur une peinture, un rayon de soleil sur une tombe, une rupture amoureuse intervenant à un moment opportun). Arsernie. An Amazing Afterlife n’est pas particulièrement ambitieux, ni même engagé. Pourtant, Alexandru Solomon l’est, lui, c’est en tout cas ce qu’il cherche à nous dire vers la fin : le voilà qui conclue son film avec une pointe de vanité, ajoutant en bout de course une archive personnelle un peu sortie de nulle part, une performance de body art anti-Kirill, le chef de l’Église orthodoxe russe, tournée à Bucarest en 2017 et dans laquelle le spectateur l’observe se scarifier. Pour ce film-ci, Solomon ne sera pas donné tant de mal et il le regrette sans doute, à l’écouter dans les derniers instants : en voix-off, Solomon admet ne pas avoir obtenu de réponses à ses interrogations, être plus confus à la fin de son film qu’il ne l’était au départ, une enquête qui, citons-le, ne l’a « mené nulle part ».

AOÛT

le 4
N’ATTENDEZ PAS TROP DE LA FIN DU MONDE (Nu aștepta prea mult de la sfârșitul lumii), de Radu Jude    Stub iconStub iconStub iconStub icon

Première mondiale à Locarno (Suisse), En Compétition, Prix spécial du jury

Si Radu Jude n’idéalise pas la dictature sous Ceaușescu, N’attendez pas trop de la fin du monde lui permet d’affirmer sans ambages que la société roumaine d’aujourd’hui n’est pas exempte de reproches non plus. Il fustige la tentation de l’ultra-libéralisme, critique la société de consommation, s’inscrivant en cela à la suite d’un pan du récent Between Revolutions (vu à la Berlinale 2023 – évoqué plus haut), dans lequel l’appétence si compréhensible soit-elle pour une consommation nouvelle et tous azimuts à l’aube des années 1990 pouvait être également perçue comme empreinte d’une forme de vulgarité. Ce faux-documentaire épistolaire de Vlad Petri est construit tel un dialogue entre des images et des voix distantes, témoignages du passage de la dictature à l’après en Roumanie et ceux du cheminement inverse éprouvé par l’Iran quelques années auparavant. Or, la conversation entre deux récits a priori épars, c’est aussi le postulat narratif qui sous-tend N’attendez pas trop de la fin du monde puisque, lui, intègre de nombreuses séquences d’un autre long-métrage, en l’occurrence Angela merge mai departe (Lucian Bratu, 1981), pérégrinations d’une femme au volant de son taxi dans les rues de Bucarest ; description certes réductrice de ce film dans le film, mais qui explicite le lien avec le récit premier (l’héroïne, aussi nommée Angela, sillonne la capitale dans sa voiture jusqu’à l’épuisement, dans son cas pour finaliser le casting d’un spot sur le sécurité au travail). Radu Jude ne se contente toutefois pas d’accoler des scènes des deux films : de temps à autres, lorsqu’il s’attarde sur Angela merge mai departe, il l’attarde tangiblement : le réalisateur étire certains plans, usant de ralentis extrêmes – mince, voudrait-il qu’on s’y attarde ? S’y sentirait-on bien dans cette diégèse annexe, faussement débonnaire, vraiment despotique, au point de vouloir étirer ce temps révolu ? Lire la suite.

AOÛT

le 11
99,999%, de Roberta Serban    Stub iconStub iconStub icon

Première mondiale au Sarajevo Film Festival (Bosnie-Herzégovine), Compétition étudiante

Le court-métrage débute par un plan large énigmatique et obsédant, ballet discret de voyageurs sur le parvis d’un hôtel, pendant lequel résonnent les voix mais sans pouvoir aisément les rattacher aux silhouettes en mouvement : ainsi, on mène déjà l’enquête pour savoir quelle histoire Roberta Serban s’apprête à nous raconter, les oreilles grandes ouvertes et l’œil furetant aux quatre coins du cadre comme on a pu le faire précédemment chez Haneke (la fin de Caché, surtout) ou Östlund (Incident by a Bank, avant tout). Le reste du film s’attache donc à deux clients parmi d’autres, une femme et son père, qu’elle rencontre pour la première fois ce soir-là, grand patron bedonnant et imbu de lui-même façon Logan Roy. Écrire un tel tandem n’a rien d’évident, et Serban s’en sort brillamment, jaugeant avec justesse la manière dont l’homme se montre faussement affable avec les inconnus, pouvant muter en ogre d’un battement de cil, et plus constant avec sa fille mais qui, elle, oscille en permanence entre indifférence revendiquée et trac larvé. Après s’être retrouvés à l’extérieur donc, ils rentrent dîner au restaurant de l’hôtel, soit le plat de résistance de son film, durant lequel la réalisatrice s’amusera toutefois encore à glisser vers des personnages annexes, assis aux tables voisines, deux autres discussions parents-enfants en reflets du dialogue central – le cinéphile au tropisme roumain esquissera un sourire en trouvant une ressemblance chez l’un de ces personnages secondaires avec le réalisateur Cristi Puiu, avant que le générique de fin n’indique qu’il s’agissait tout simplement de son frère. Pas un hasard bien sûr, 99,999% étant produit par Puiu via sa société Mandragora.

SEPTEMBRE

le 25
MMXX, de Cristi Puiu    Stub iconStub icon

Première mondiale à San Sebastian (Espagne), En Compétition
(Précédemment montré de façon non-officielle, projection surprise, au Festival international du film de Transylvanie de Cluj en juin 2023)

Les films de Cristi Puiu, de La mort de Dante Lazarescu à Malmkrog, en passant par Sieranevada, tirent parti de leur unité d’action, de lieu, voire de temps, parfois de deux voire des trois à la fois. Avec MMXX, film à sketchs, en huis-clos la plupart du temps et a fortiori sur le confinement, Puiu gère moins habilement que d’habitude ce trop-plein : parfois captivant, le film est dans l’ensemble lesté par son asphyxie volontaire.
MMXX – pour « 2020 », année du Covid – se compose de quatre histoires a priori disparates, ou du moins le semblent-elles avant que des personnages rencontrés dans un premier temps ne ressurgissent çà et là, au détour de plans, d’un récit au suivant. En cela, le film à sketchs n’en est pas tout à fait un, le chapitrage causant une segmentation nette alors qu’il aurait pu s’agir d’un film à la narration certes singulière mais récit unique néanmoins – un peu comme Le cercle de Jafar Panahi (2000), par exemple. Au cercle répondrait cependant ici l’idée d’un carré : l’articulation de l’intrigue engendre quatre intrigues cloisonnées donc, et parce que même il ne s’agit que de trois huis-clos sur quatre – le dernier se déroulant en plein air mais seulement parce qu’imposer un confinement à la campagne est chose ardue – l’impression générale d’un enfermement en quatre murs prévaut. Lire la suite.

OCTOBRE

le 10
WHOLE FAMILY (Toate Neamurile), d’Alexandra Diaconu    Stub iconStub iconStub icon

Diffusion gratuite sur le site dafilms.com
Précédemment présenté au Festival international du film de Transylvanie de Cluj en juin 2023

Joli petit film documentaire dans lequel l’un de membres d’une grande famille, la jeune réalisatrice Alexandra Diaconu, filme les siens lors des préparatifs puis de l’enterrement proprement dit de son grand-père. Seulement, cette famille est même trop grande : ne rentrant pas tout entière dans le cadre, il faut bien en créer d’autres pour ce faire, alors les smartphones s’invitent petit à petit, ce surcadrage devenant la charmante image-rengaine du bien-nommé « whole family » ; le spectateur ferait volontiers sauter le « w » de « whole » d’ailleurs, tant la disparition de l’aïeul laisse un grand vide, à l’évidence malgré la bonne humeur apparente et revendiquée des endeuillé·e·s. Il faut notamment voir ce plan où le fils d’âge mûr du défunt pleure à l’arrière-plan, à peine visible dans l’embrasure d’une porte, vision furtive que Diaconu laisse se faire parasiter par le va-et-vient des femmes à l’avant-plan, s’affairant pour que tout le monde mange à sa fin pendant la veillé funèbre.

le 13
APPALACHIA, de Roxana Stroe    Stub icon

Diffusion sur Canal +
Précédemment présenté au Festival international du film de Namur (Belgique, Octobre 2022)

Succession de saynètes sans fond ni dessein, kyrielle de ralentis en cache-misère, tartinage musical assommant, débouchant de temps à autres sur des passages faits clips sans valeur ni saveur, ce formalisme usant se met de surcroit au service d’un récit malingre, forcément ; en l’occurrence, l’histoire d’une fille séduite par un jeune voyou, jusqu’à ce que son père, pasteur rigoriste, ne les empêche de se voir (à un prêche près quelques minutes plus tôt, cet interdit est sensiblement la seule réplique du film). Seule idée originale perceptible, l’utilisation d’un filtre rouge dans lequel baigne le film pendant quelques minutes vers la fin qui, sans atteindre la beauté d’aînés tels que Ley Lines (Takashi Miike, 1999) ou Red Moon Tide (Lois Patiño, 2020), a le mérite de témoigner d’une envie de quelque chose, fût-elle éphémère.

 


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