FILM FEST GENT 2023 : 4 courts, 1 long et une confirmation : Lois Patiño est déjà un immense cinéaste

Pour sa 50ème édition, le Festival du film de Gand (communément appelé Film Fest Gent) n’a pas seulement sélectionné Samsara de Lois Patiño, expérience sensorielle inouïe, révélation de la dernière Berlinale, elle en a aussi profité pour proposer une rétrospective composée de quatre de ses courts-métrages et organiser une rencontre avec le réalisateur espagnol. Quelques heures qui auront confirmé une intuition : Lois Patiño est l’auteur d’une œuvre encore jeune mais déjà sidérante et déjà majeure.

 

Corps inertes

Une image revient dans les films de Lois Patiño, comme une obsession, une antienne remarquable au fil des ans et de ses créations, qui ici s’efface ou là s’impose, tenace : c’est une silhouette, celle d’un corps, seul avec et face à la nature.
Dans Costa da Morte (2013), quelques instants avant que ses collègues ne le rejoignent, un pêcheur juché sur un rocher paraît défier la mer. Dans Strata of the Image (2014), plan unique d’un homme solitaire, plan fixe d’une silhouette d’un noir profond, de dos ce corps fait face à une cascade de couleurs et de lumières. L’image renaît au début de Night Without Distance (2015), à la frontière du Portugal et de la Galice, côté espagnol, un contrebandier ayant grimpé sur un petit pinacle, observe les environs, préparant sa traversée.
Cette image récurrente rappelle fatalement Le Voyageur contemplant une mer de nuages de l’allemand Caspar David Friedrich (1818) mais aussi nombre de tableaux d’un autre romantique, John Martin, peintre anglais que l’on associe régulièrement au « sentiment océanique » cher à Romain Rolland, qu’il décrivait en ces termes : « Une sensation religieuse qui est […]  le fait simple et direct de la sensation de l’éternel ; qui peut très bien n’être pas éternel, mais simplement sans bornes perceptibles, et comme océanique. » Lois Patiño embrasse en profondeur ce « sentiment », tel qu’il en aura témoigné lors de sa venue au festival de Gand.



Le 16 octobre 2023, prenant place sur scène après la projection de quatre de ses courts-métrages et avant celle de Samsara (2023), Lois Patiño participe à une discussion d’une qualité hors norme, modérée par la journaliste et conservatrice espagnole Bo Alfaro Decreton, membre du comité de sélection gantois, sachant suivre et rejoindre le cinéaste dans son érudition, et prolongée par des interventions du public toutes pertinentes et jamais égotiques (fait suffisamment rare pour être noté). Patiño évoque d’emblée ce « sentiment océanique », précisant qu’un galicien, tel que lui, est sans doute plus enclin que d’autres à l’éprouver : en tant que descendant d’habitants de cet autre Finistère, il aura conservé cette impression ancestrale que leur terre est le bout du monde, perception biaisée par un regard plongée dans l’immensité d’un océan à une époque où les explorateurs ne l’avaient pas encore épuisé.
Le réalisateur convoque alors l’idée qu’un paysage puisse se mettre à nous regarder en retour si on l’observe suffisamment longtemps, conviant dès lors autant Georges Didi-Huberman dans son discours (« Ce que nous voyons, ce qui nous regarde ») que son propre père – s’interrompant, les yeux humides mais rieurs : « Dès qu’on parle de ses parents en public, les larmes montent toujours… » – partageant un souvenir des repas en famille de son enfance : son père l’invitait à regarder son verre posé sur le table, de le regarder assez longtemps pour commencer à le voir différemment et, déjà, là, pour laisser poindre le sentiment étrange que l’objet nous regarde en retour.

 

On imagine le petit Patiño, appliqué, ne pas bouger. Comme on l’imagine bien, au bord d’une falaise, en bon galicien donc, observer l’horizon, et là encore, sans bouger. Cette propension statique est un leitmotiv chez Lois Patiño, forcément corrélé à la contemplation façon Friedrich ou Martin, mais que l’on approche cette fois dans une dimension plus large, comme si son cinéma étant une danse qui, à tout moment, pouvant réclamer de ses figures qu’elles s’arrêtent, qu’elle se figent. On y décèle encore le pouvoir de la nature sur les corps, lesquels se souviendraient subitement qu’il est préférable de ne pas trop la déranger, de laisser l’environnement respirer, s’étirer, se déplacer lui aussi – à son rythme, seulement.
Le premier court-métrage réalisé par Lois Patiño, plus loin de la mer, à la montagne, Mountain in Shadow (2012), est une succession de plans d’ensemble filmés depuis bien des sommets, visions fascinantes de minuscules skieurs sur les pistes, traçant des lignes sombres dans l’immensité de la neige, encore et encore. Un plan diffère, un seulement : les skieurs sont à l’arrêt, plantés dans le sol tel les pins environnants, frappés de stupeur et sans tremblement ; quelle pensée aura bien pu de la sorte les tétaniser ?
Dans Night Without Distance, les contrebandiers fomentent leur plan, discutant en quelques conciliabules nocturnes forestiers, et à chaque fois, aucun ne bouge, ni du corps ni même des lèvres alors que leurs voix résonnent. Le film prend des allures de « roman-vidéos », lui conférant une étrangeté diffuse. Cet immobilisme, on le retrouve dans bien des plans de son court Fajr (2017) comme de son beau long Red Moon Tide (2020) (la « lune rouge » et la « marée » – John Martin, toujours) ; et naturellement tout du long des sept minutes en plan fixe et corps fixé au sol, aussi mouvant soit-il, de Strata of the Image. Vers la fin du court-métrage, la cascade remonte, le flux s’inverse, écoulement de l’eau et du temps à rebours, sous le témoignage impassible de la figure centrale. Qui n’est autre que Patiño lui-même, d’ailleurs, et lui qui confesse ne pas être calme ni serein pendant le tournage de ses films, devoir attendre d’être dans la salle de montage pour retrouver cet état, possiblement parce qu’enfant il aimait les puzzles, confie-t-il aussi, le voilà face à ce débit furieux parfaitement imperturbable – si bien qu’on l’imagine, lui, remonter le cours du temps, jusqu’à rentrer dans sa maison natale et plonger dans son verre d’eau.

 

Œil alerte

Ce n’est pas parce que certaines figures peuplant les films de Lois Patiño sont passives que nous devons le rester. Devant Strata of the Image, le spectateur est actif, son regard sollicité. On ne le devine pas d’emblée, toutefois. Un peu comme face à Adieu au langage, sorti la même année 2014, et devant lequel les spectateurs et spectatrices affublé·e·s de lunettes 3D en venaient à deviner au détour d’une scène précise qu’en clignant alternativement d’un œil ou de l’autre chacun pouvait réorchestrer à sa guise la mise en scène initiale de Jean-Luc Godard, Strata of the Image joue du contraste entre l’extrême luminosité de la cascade et le noir profond du corps de l’homme au cœur du plan pour engendrer un jeu sur la persistance rétinienne.
On ouvre alors grand les yeux, s’abreuvant à la source lumineuse puis, déplaçant légèrement l’axe de notre regard, la silhouette se décale et s’imprègne à la droite ou à la gauche de la position première, telle son ombre négative (plus pâle), son double, son fantôme. Ce n’est pas Lois Patiño, c’est son spectateur, c’est sa spectatrice qui vient de faire de son film la plus fidèle adaptation possible de Manfred et la sorcière des Alpes de John Martin (1837).

 

Sans trop en dévoiler, il est une séquence de Samsara (2023) qui, elle aussi, sollicite une participation active de chacun·e, par laquelle Lois Patiño demande encore, et même plus explicitement que dans Strata of the Image, à celles et ceux qui regardent son film de changer leurs habitudes, de moduler tangiblement leur regard. Pour rester évasif mais tout en égrenant négligemment quelques indices, on mentionnera seulement Gaspar Noé, pour les images fractales d’Enter the Void (2009) et Apichatpong Weerasethakul, pour le faisceau lumineux frontal de son installation Fever Room (2016), simples références pour se faire une idée mais aucunement précises, et c’est très bien ainsi. [De manière plus générale, le film est aussi très proche de Le quattro volte de Michelangelo Frammartino (2010), cité presque ouvertement quand une femme y parle d’un arbre s’étant réincarné en chèvre…]

 

Au-delà de ce passage de Samsara, que l’on souhaite préserver pour le plaisir des futur·e·s spectatrices et spectateurs, Lois Patiño réclame encore leur participation lors d’une autre scène, collage narrativement inattendu et plastiquement superbe au sein duquel il propose une superposition composite d’images a priori dissemblables. Le plus épatant dans ce(s) plan(s), c’est la façon dont Patiño travaille ses différentes couches comme des instruments de musique au service d’une mélodie, suggérant intuitivement de tout voir (comme tout écouter) à la fois ou, si l’envie nous en dit, de s’essayer à discerner les éléments, à porter notre attention sur telle ou telle strate.
Peu avant Samsara, tourné l’année précédente, il fait déjà de la superposition le cœur de son court The Sower of Stars (2022), collage urbain nocturne tokyoïte, pensé cette fois comme une chanson à récapitulation, où la ville se remplit toujours plus et de façon invraisemblable d’une multitude de gratte-ciels et de métros aériens, entre autres, rappelant les installations vidéo de Yang Yongliang voire de Marco Brambilla (le réalisateur de Demolition Man dans les années 1990, devenu artiste contemporain depuis).

 

Toujours l’œil scrute, cherche, chez Patiño – cherche à comprendre ce qu’il voit notamment. Dans Night Without Distance, l’échelle ne se livre pas toujours facilement, c’est particulièrement le cas lors du dernier plan où d’apparentes petites pierres se révèlent être de gigantesques rochers quand les hommes qu’ils dissimulaient sortent de leurs cachettes et investissent le reste du cadre. L’image du film est négative – ce qui, lorsque l’on (re)découvre le film en 2023, l’année de La zone d’intérêt, fait forcément penser au film de Jonathan Glazer – et cette proposition esthétique, appliquée aux paysages chargés de la forêt galicio-portugaise, a pour conséquence d’aplatir les décors, d’écraser les distance (d’où le titre), forçant la concentration des spectatrices et des spectateurs du film.
Dans Mountain in Shadow, Patiño joue sur les échelles, confond encore sciemment le grand et le petit, troublant les perceptions jusqu’à, par exemple, donner à des traces de ski dans la neige l’apparence de lignes de la paume d’une main. De temps en temps, dans ce film, des personnages semblent s’évanouir dans la neige, disparaître comme dévorés, le réalisateur exploitant toute la malice de cet univers beau et inquiétant ; s’inscrivant ainsi à la suite de scènes mémorables de Iacob de Mircea Daneliuc (1988), de L’éternité et un jour de Theo Angelópoulos (1998), de L’emploi du temps de Laurent Cantet (2001) ou encore de Snow Therapy de Ruben Östlund (2014) – ce dernier ayant d’ailleurs, comme Lois Patiño, débuté dans la réalisation en filmant des skieurs, et l’on souhaite naturellement au jeune réalisateur espagnol d’obtenir un jour, lui aussi, deux Palmes d’or.

 

Les cinq films de Lois Patiño présentés au 50ème Film Fest Gent (lequel s’est déroulé à Gand en Belgique du 10 au 21 octobre 2023) :

MOUNTAIN IN SHADOW (Montaña en sombra, court-métrage, 2012)
STRATA OF THE IMAGE (Estratos de la Imagen, court-métrage, 2014)
NIGHT WITHOUT DISTANCE (Noite Sem Distância, court-métrage, 2015)
THE SOWER OF STARS (El sombrador de estrellas, court-métrage, 2022)
SAMSARA (long-métrage, 2023)