N’ATTENDEZ PAS TROP DE LA FIN DU MONDE : film-monstre(s)

Après son Ours d’or Bad Luck Banging or Loony Porn (2021), Radu Jude propose un nouvel essai ébouriffant, fait de rapprochements et d’achoppements, d’interludes et de ruptures de ton, une mosaïque fine et explosive à la fois, dessinant un portrait sans concession de l’époque.

 

Si Radu Jude n’idéalise pas la dictature sous Ceaușescu, N’attendez pas trop de la fin du monde lui permet d’affirmer sans ambages que la société roumaine d’aujourd’hui n’est pas exempte de reproches non plus. Il fustige la tentation de l’ultra-libéralisme, critique la société de consommation, s’inscrivant en cela à la suite d’un pan du récent Between Revolutions (vu à la Berlinale 2023), dans lequel l’appétence si compréhensible soit-elle pour une consommation nouvelle et tous azimuts à l’aube des années 1990 pouvait être également perçue comme empreinte d’une forme de vulgarité. Ce faux-documentaire épistolaire de Vlad Petri est construit tel un dialogue entre des images et des voix distantes, témoignages du passage de la dictature à l’après en Roumanie et ceux du cheminement inverse éprouvé par l’Iran quelques années auparavant. Or, la conversation entre deux récits a priori épars, c’est aussi le postulat narratif qui sous-tend N’attendez pas trop de la fin du monde puisque, lui, intègre de nombreuses séquences d’un autre long-métrage, en l’occurrence Angela merge mai departe (Lucian Bratu, 1981), pérégrinations d’une femme au volant de son taxi dans les rues de Bucarest ; description certes réductrice de ce film dans le film, mais qui explicite le lien avec le récit premier (l’héroïne, aussi nommée Angela, sillonne la capitale dans sa voiture jusqu’à l’épuisement, dans son cas pour finaliser le casting d’un spot sur le sécurité au travail). Radu Jude ne se contente toutefois pas d’accoler des scènes des deux films : de temps à autres, lorsqu’il s’attarde sur Angela merge mai departe, il l’attarde tangiblement : le réalisateur étire certains plans, usant de ralentis extrêmes – mince, voudrait-il qu’on s’y attarde ? S’y sentirait-on bien dans cette diégèse annexe, faussement débonnaire, vraiment despotique, au point de vouloir étirer ce temps révolu ?



Le cinéaste refuserait la comparaison-même, précisant que son film lie des représentations de sociétés et non les sociétés elles-mêmes. Si besoin est, le bon sens bien sûr mais aussi quelques-uns de ses films (Uppercase Print ou encore Peu m’importe que l’histoire nous considère comme des barbares, qui ne parle pas de guerre froide mais traite en profondeur des méfaits du révisionnisme) affirment définitivement que Radu Jude n’idéalise évidemment pas la République socialiste d’alors. Ces plans distendus, chargés d’une étrangeté charmante, mais charmante comme un tableau de Bacon ou un film de Godard, impressionnent aussi pour les râles qu’elles charrient (moteur, voix, klaxons), le ralenti extrême ne déformant pas seulement l’image mais aussi le son. Il y a là quelque chose de l’ordre du refoulé, du relent, quelque chose qui chercherait à remonter, d’un film à l’autre, d’une époque à l’autre.

Dans ces images du présent, celles filmées par Jude, autant dans les intrigues et sous-intrigues qu’il propose, nombreuses et précipitées, enchaînées à vive allure jusqu’au vertige, il est effectivement question d’une société dérangée de l’intérieur, telle une querelle intestine, et de ses conséquences : on y parle de déplacement de sépultures (comme dans le récent Tigru d’ailleurs, mais aussi comme dans It Can Pass Through the Wall, réalisé par Jude en 2014), on déterre le passé, on le remue ; et ça remue, et ça remonte, ici les personnages éjaculent, rotent, pètent, sans vergogne ; jusqu’à déboucher sur un récit mutant, et des visages et des corps hybrides, monstrueux. Pêle-mêle, ce sont : des référence à Dr Jekyll et Mr Hyde ; une anecdote sur Robert Louis Stevenson s’interrogeant sur sa propre transformation physique au moment de sa mort ; Angela qui s’invente un alter ego via un filtre Insta déformant ; lequel se déporte ensuite sur un autre personnage aléatoirement ; plus tard sa patronne qui apparaît à l’écran telle une tête géante surgissant au milieu de buildings du fait de l’arrière-plan virtuel d’une réunion en visio ; alors qu’un autre interlocuteur flotte quant à lui dans l’espace lors d’un autre entretien à distance…

N’attendez pas trop de la fin du monde décrit ce monde, agonisant donc, mais surtout déroutant, perturbant, où chacun se perd lui-même de vue. Le dernier acte du film, qui s’attache à l’enregistrement du fameux spot sur la sécurité au travail, et dans lequel se succèdent les prises, là encore jusqu’à épuisement, rappelle en cela la dernière partie du premier long-métrage de Radu Jude, La fille la plus heureuse du monde (2009), autre tournage publicitaire interminable, autre ritournelle éreintante, éloignant toujours plus la jeune héroïne de sa propre personne. Et l’on repense alors par analogie à ces images de l’attraction foraine des chaises volantes aperçues dans Between Revolutions, forme de révolution ici plus littérale et prétendument ludique, mais possiblement tragique pour peu que la rengaine soit éternelle… comme dans ce sketch de Contes de l’âge d’or de Cristian Mungiu – sorti la même année que le premier Jude – dans lequel des villageois se retrouvent coincés sur un manège similaire, tournoyant ad vitam aeternam. Lors d’un passage a priori anodin de N’attendez pas trop de la fin du monde, un écriteau jouxtant une horloge dépourvue de ses aiguilles indique : « Il est plus tard que vous ne le pensez ». Ce tourbillon incessant de notre temps que décrit Radu Jude dans son film, allant jusqu’à empêcher son héroïne de dormir, ne connaît décidément aucune pause, et encore moins de ralenti.

N’ATTENDEZ PAS TROP DE LA FIN DU MONDE (Nu aștepta prea mult de la sfârșitul lumii, Roumanie, France, Luxembourg, Croatie, 2023), un film de Radu Jude, avec Ilinca Manolache, Dorina Lazar, Nina Hoss, Ovidiu Pîrșan, Katia Pascariu, Uwe Boll. Durée : 163 minutes. Sortie en France le 27 septembre 2023.