TIPOGRAFIC MAJUSCUL : « essayez la dictature ! »

Roumanie, 1981. Des graffitis à la craie blanche (et en lettres majuscules, d’où le titre du film) apparaissent sur les murs de la petite ville de Botosani, dénonçant les conditions de vie et réclamant la démocratie. La machinerie de la police secrète se met en branle pour en trouver l’auteur (qui se révélera être un adolescent) et faire taire cette voix dissidente et discordante. Pendant ce temps, la télévision d’État déverse en continu sa propagande absolutiste et grossière vendant à ses habitants le pays de Ceausescu comme un lieu idyllique, mais où il est impensable que tout le monde ne vive et ne pense pas exactement pareil ; ne suive pas exactement la même ligne. Le réalisateur Radu Jude monte en parallèle ces deux flux de discours (l’endoctrinement et l’enquête) pour poursuivre son travail de forage de l’histoire de son pays, aussi passionnant formellement que fataliste dans ses conclusions sur les êtres humains.

Film après film, les satires historiques mordantes de Radu Jude se rapprochent du présent de son pays. Aferim ! (prix du scénario en 2015 à Berlin, où Tipografic majuscul est présenté) traitait de la haine des gitans au 19è siècle. Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des barbares évoquait la participation de l’armée roumaine au génocide des juifs durant la Seconde Guerre Mondiale. Tipografic majuscul prend place au cœur de la dictature de Ceausescu, tout en s’inscrivant dans le prolongement direct de Peu m’importe…: les deux films effacent la frontière entre fiction et documentaire, ainsi qu’entre passé et présent. Dans Peu m’importe…, une réalisatrice met en scène la reconstitution d’un massacre de juifs orchestré par l’armée roumaine en 1941 ; mais voilà, lorsque Jude et son alter ego à l’écran présentent la dite reconstitution en conditions réelles, à un public non trié sur le volet, une part non négligeable de celui-ci prend fait et cause en faveur des exactions de l’armée et manifeste bruyamment ses inclinations antisémites. Forer l’histoire ne s’accompagne pas d’une évolution visible de l’histoire. La même analyse fataliste est au cœur de Tipografic majuscul, dont le dispositif d’examen détaillé des mécanismes des deux organes centraux du régime de Ceausescu fait envisager une issue cathartique qui ne viendra jamais.

Radu Jude laisse le public libre de tirer ou non des leçons de cette accumulation de mots et d’images

Les deux fils narratifs du film suivent les deux réalités parallèles maintenues comme tel par le régime, et que Jude force à cohabiter par le montage. D’une part un geste purement documentaire, un zapping accumulant les extraits télévisuels lénifiants et peu à peu abrutissants qui montrent une société que les dominants aimeraient garder figée dans une stase, sans aucune évolution temporelle (les séquences sont difficiles à dater par elles-mêmes) ou sociétale. Rien ne doit bouger d’un pouce, une doctrine devenue si obsessionnelle pour le pouvoir en place que lorsqu’une anomalie, même infime, surgit, l’autre moyen d’action, souterrain, s’active de toutes ses forces. Il vise lui aussi à l’abrutissement, par l’écrasement sous les tonnes de procédures et d’archives – l’affaire réelle qui sert de base au film (et avant lui à la pièce de théâtre dont il est adapté) n’est qu’une goutte d’eau parmi les dizaines de kilomètres d’annales des enregistrements en tous genres de la police secrète roumaine. Le second pan du dispositif de Tipografic majuscul fait réciter par des acteurs, dans un environnement théâtral, une fraction de la masse d’informations (pour la plupart inutiles) consignées par les agents : dépositions, retranscriptions d’écoutes téléphoniques, procès verbaux d’enquête, puis d’interrogatoire et de simulacre de procès.

La mise en parallèle des deux trames, le renouvellement permanent des images et des mots au sein de chacune d’entre elle composent un ensemble captivant ou assommant selon ce que nous spectateurs décidons d’y chercher. Comme la protagoniste de Peu m’importe…, Jude laisse en effet son public libre de tirer ou non des leçons de cette exposition d’actes et d’images. La majorité des êtres, en tant qu’individus et que société, a clairement fait le choix de n’en tirer aucune leçon – c’est le sens du deuxième coup de poignard asséné par l’épilogue, qui montre la Roumanie contemporaine. Où l’uniformité de pensée et la propagande abrutissante du capitalisme occupent l’espace laissé vide par la chute du communisme, et où les agents de la police secrète ne voient absolument pas ce qu’on leur reproche de leurs actions d’antan. Dont celles dans le cadre de l’affaire narrée par le film, qui nous en révèle avec brutalité (c’est le premier coup de poignard) la vérité glaçante cachée sous les simulacres et les mensonges, les tonnes d’images et de mots. Le destin de cet adolescent, la folie d’un pays, la médiocrité des hommes qui s’abandonnent à une triple aliénation : la propagande, la peur lâche, l’amnésie.

TIPOGRAFIC MAJUSCUL (Roumanie, 2020), un film de Radu Jude, avec Bogdan Zamfir, Serban Lazarovici, Ioana Jacob. Durée : 128 minutes. Sortie en France indéterminée.