LE RAVISSEMENT : la somme de nos imperfections

Il ne faut pas s’arrêter à son synopsis, réducteur, ni à son ouverture, lestée d’une voix-off maladroite : Le ravissement est un film aussi réussi que son sujet est ardu. Sa première qualité est d’éviter l’écueil de l’idée unique, qui rend tant de longs-métrages avares en choses à raconter. Porté par la profondeur de ses personnages et par la multiplicité des ricochets déclenchés par leurs interactions, il raconte une histoire dense et complexe qui pousse tous les bons leviers – elle nous captive, elle nous émeut, elle nous perturbe.

Comment définir Lydia, l’héroïne du Ravissement ? C’est une sage-femme, passionnée par son travail. C’est la meilleure amie, presque fusionnelle, de Salomé, qui tombe enceinte pour la première fois. C’est aussi une femme isolée depuis la fin d’une relation qui a duré trois ans, dont la route croise au cours d’une nuit de déprime celle de Milos, qui n’attend pas plus de leur rencontre. La collision, un jour à l’hôpital où elle travaille, de ces trois aspects de sa vie met en branle une réaction en chaîne que personne ne parviendra à stopper à temps. Son point culminant, qui interviendra dans le dernier acte, est le kidnapping d’un bébé par Lydia, ainsi que les gros titres de faits divers se plairaient à le formuler de manière réductrice et sensationnaliste.

La vérité qui émerge du récit est que personne n’est capable de faire ce qu’il faut en toutes circonstances, que ce soit pour s’occuper d’un nouveau-né ou aider une autre ‘grande personne’

Iris Kaltenbäck, elle, en fera presque un non-événement, ayant soigneusement consacré le temps nécessaire à suivre le fil des détails et des interactions, des fêlures et des échecs qui auront conduit à cet acte terrible. La vérité qui émerge du récit est qu’aucun de ses protagonistes, pourtant tous adultes responsables, n’est capable de faire ce qu’il faut en toutes circonstances, que ce soit pour s’occuper d’un nouveau-né ou aider une autre ‘grande personne’. Chaque scène est le cadre d’un rejet tacite (Milos qui se rapproche de Lydia dès lors qu’elle se fait passer pour la mère de leur enfant), d’un aveu d’impuissance (Salomé qui se décharge volontiers du rôle de mère trop angoissant pour elle), ou encore d’un passage en force traumatisant – la rencontre non annoncée entre Lydia et la famille de Milos est un grand et terrible moment de tension intime et de violence latente. Le Ravissement réalise à cet instant sa mue définitive vers le thriller, mais un thriller ne comportant que des victimes, fragiles et imparfaites. Il n’est que naturel que son dénouement traite par une ellipse le procès et la peine de Lydia, et saute à sa possible reconstruction, enfin soutenue par autrui.

LE RAVISSEMENT (France, 2023), un film de Iris Kaltenbäck, avec Hafsia Herzi, Alexis Manenzi, Nina Meurisse. Durée : 97 minutes. Sortie en France le 11 octobre 2023.