NOMADLAND, partir un jour sans retour

Troisième lion d’or américain en quatre ans à Venise (avec pour exception Roma d’Alfonso Cuaron, de retour au Mexique après trois films à Hollywood), Nomadland est le reflet inversé de son prédécesseur au palmarès, Joker : dans les deux cas il est question d’une exploration de la marginalité par un tandem cinéaste-interprète hollywoodien, mais dans Nomadland ce duo est féminin, et sa progression se fait sans fracas, ni pulsions destructrices.

Nomadland s’inscrit dans la lignée de trois traditions fortes du cinéma américain : le road movie, l’exploration de la marginalité, et la rencontre entre comédien.ne.s professionnel.le.s et individus tenant leurs propres rôles. Sur ce dernier aspect, Chloé Zhao et Frances McDormand évitent l’écueil du « voyage en terre inconnue » – la star descendant de son piédestal pour expérimenter le contact avec le « folklore » du bas monde. Fern, l’héroïne (vivant dans un mobil home et changeant d’État au gré des possibilités de glaner quelques dollars) créée par les deux femmes, est un superbe personnage. Et Frances McDormand, l’une des meilleures actrices américaines contemporaines, lui insuffle une vie, une vérité, une justesse folles. Mais le film autour d’elle n’est malheureusement pas du même niveau. Un pied en dehors du système sans être réellement marginal, Nomadland est du cinéma indépendant domestiqué, une œuvre de bonne élève sage, lovée dans un cocon engourdissant de musique, de jolie lumière, de lieux communs.

Un pied en dehors du système sans être réellement marginal, Nomadland du cinéma indépendant domestiqué

Le parcours de Fern est sans déséquilibre, sans surprises ni aspérités. Il prend place dans un monde de victimes sans coupables, de drames sans conflits, d’opprimé.e.s sans oppresseurs ; comme si le monde était ainsi parce qu’il ne peut être autrement. L’exemple le plus net arrive dès le début, quand Fern travaille comme intérimaire lors du rush de Noël dans un des entrepôts gigantesques d’Amazon. Ces lieux, fermés à double tour à toute enquête (voir à ce propos le livre de Jean-Baptiste Malet, En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes), sont ici grands ouverts pour qu’une employée de Disney (Chloé Zhao y a signé pour réaliser une des prochaines productions Marvel, The Eternals) filme son actrice jouer à l’employée d’Amazon. Les deux mastodontes sont rivaux (via leurs services Disney+ et Prime Vidéo), mais pas d’inquiétude : Nomadland est à mille lieues de toute critique, d’une neutralité bienveillante pour ne pas dire plus – telle qu’elle est enregistrée, l’expérience de travailler pour Amazon paraît presque désirable. Quand bien même dans l’acte suivant Fern croise la route d’un homme prêchant de « se libérer de la tyrannie du dollar », le film ne fait absolument pas le lien entre cette assertion générale et une possible application précise.

La seule possible ambiguïté intéressante intervient avec la décision finale de Fern. Son refus du retour dans la société intégrée, sédentaire plutôt que nomade, dont la porte lui est ouverte peut s’interpréter de différentes manières. Une peu amène, qui affirmerait que le fait de revenir dans le système n’est pas qu’une question de chance, de déterminisme ou de discrimination, mais aussi d’un simple choix individuel ; et une plus troublante. Chloé Zhao fait en effet faire à Fern le choix exactement inverse du sien, son passage du cinéma indépendant à Marvel. Faudrait-il y voir un regret, un doute ?

NOMADLAND (Etats-Unis, 2020), un film de Chloé Zhao, avec Frances McDormand, David Strathairn. Durée : 108 minutes. Sortie le 30 décembre 2020.