Envoyé spécial à… ROME 2019 : les jeunes et moins jeunes filles et la mort

Québec (Antigone), Macédoine (Willow), Angleterre (Military wives), Chine via New York (The farewell) : quatre régions du globe pour quatre récits de femmes aux prises – de manière plus ou moins directe – avec la mort, qui s’invite dans leur vie ou celles de leur entourage. Et si depuis Rome, tous les chemins menaient à un cinéma au féminin ?

Que les deux films vus à Rome auxquels nous avons consacré des critiques dédiées, Tantas almas et The Irishman, aient des castings presque exclusivement masculins ne doit pas faire croire que l’on tient là une règle absolue quant à une quelconque orientation de ce festival. Bien au contraire : quatre autres films de sa pléthorique « sélection officielle » en prenaient le contrepied. Bien que venant d’horizons et racontant des histoires diverses, ils ont en commun d’avoir des protagonistes féminins (un bon début), forts – de mieux en mieux – et la plupart du temps complexes – voilà, c’est cela que l’on attend. Et ce qui rend d’ailleurs Military wives, de l’anglais Peter Cattaneo, si mauvais, de loin le plus mauvais du quatuor, est bien son choix de gommer la complexité de ses personnages, en refusant de développer leurs caractères hétéroclites, voire antagonistes.

Ces femmes rassemblées par défaut (elles cohabitent sur une base militaire soudain vidée de ses occupants mâles, leurs maris, partis en Afghanistan) qui montent un chœur amateur pour trouver à occuper leurs journées, afin de repousser hors du champ de leurs pensées le risque mortel encouru par leurs époux, restent à l’état d’esquisses. Rien de ce qui pourrait gratter, piquer, déclencher quelque chose dans leurs tempéraments ou leurs relations, n’atteint l’écran, ou bien en de trop rares occasions. Le film le plus connu de Cattaneo est The full monty. Le cinéaste voudrait en reprendre la recette (et le succès qui est allé avec) ; mais en n’ayant ni aspérités ni éclats qui ne soient rabotés, en plus d’être détaché de tout contexte social dramatique (les stripteaseurs en devenir de The full monty étaient au préalable des chômeurs fauchés et dépressifs, situation à laquelle le film apportait la contradiction par l’énergie de la musique et de la danse ; ici les femmes de militaires sont logées et entretenues dans une bulle hors de la société), Military wives n’a tout simplement aucun moyen d’y parvenir. Tous ses personnages survivent (à une exception), mais le film lui-même est bel et bien mort.

Deux des films qui nous intéressent ici ont été réalisés par des femmes : Antigone par la canadienne Sophie Deraspe, et The farewell par l’américaine Lulu Wang. Les jeunes héroïnes de ces deux récits ont en commun d’appartenir à des familles ayant quitté leur pays natal (dans le film de Wang, les parents de Billi ont émigré en quête d’une vie meilleure ; tandis qu’Antigone a fui l’Algérie avec ses frères et sœurs et sa grand-mère pour survivre, ses parents ayant été assassinés pendant les années de plomb), et de se voir annoncer brutalement la mort d’un proche adoré. De ce postulat, Deraspe tire une tragédie sans issue heureuse (à l’image de la pièce de Sophocle qu’elle adapte librement), et Wang une chronique douce-amère – où le premier goût finit par l’emporter sur le second. Habitant à New York avec ses parents, Billi les accompagne à Changchun pour rendre visite une dernière fois à sa grand-mère, Nai Nai, à qui l’on vient de diagnostiquer un cancer. Afin de ne rien dévoiler à Nai Nai, la réunion de famille se fait au prétexte du mariage du cousin de Billi, dont la famille a pour sa part émigré au Japon.

L’organisation de la noce, les mensonges envers Nai Nai, et la quantité conséquente d’individus impliqués servent de matière à Wang pour exécuter un vaste portrait de groupe, qui aborde quantité de sujets majeurs autant qu’intimes : les différences de culture entre Occident et Orient, les mutations vécues à vitesse grand V par la Chine, le rapport forcément unique de chacun.e aux grands problèmes que sont la mort, la maladie, l’accomplissement personnel – et la question de comment se réunir tout de même pour faire société, malgré ces fortes disparités de caractères. Cela donne plusieurs belles scènes, et une galerie de personnages où tou.te.s parviennent à exister. The farewell nous laisse néanmoins avec le regret qu’il ne creuse pas plus ce matériau si foisonnant et varié, qu’il reste (moins que Military wives mais encore un peu trop) en surface des conflits et des émotions ; un choix de tonalité que l’épilogue éclaire, sans le rendre plus fort.

Avec les deux supports sur lesquels il s’appuie, Antigone ne risque pas d’être trop chiche dans l’intensité dramatique. Le texte tragique de Sophocle se voit redoublé par le contexte dans lequel Deraspe le fait se dérouler, constellé de xénophobie anti-réfugiés et de violences policières meurtrières. La cinéaste s’inspire de faits divers ayant eu lieu au Québec, mais cela résonne évidemment bien trop nettement avec les dérives françaises actuelles. Vouloir traiter tant de sujets à la fois (la police et la justice, le classique et le contemporain, la citoyenneté et l’identité, la haine démente dans la société et l’amour tout aussi radical d’Antigone envers sa famille…), en moins de deux heures, génère une tendance à l’éparpillement. Cela empêche le film de pleinement convaincre, de même que certaines maladresses de forme – les scènes de tentative de mise au goût du jour du motif du chœur antique, via les réseaux sociaux, sont si ratées qu’elles en deviennent embarrassantes. Toutefois, quand Antigone se tient au plus près de son texte de base (dont il omet étonnamment de souligner la part de combat féministe), alors une force réelle, incontestable se dégage ; sublimée par la performance éclatante de la jeune interprète Nahéma Ricci. Sa confrontation avec la version moderne de l’oracle aveugle Tirésias est un moment d’une intensité incroyable – mais qui s’achève en queue de poisson, comme un symbole des limites du film.

Notre quatrième et dernier arrêt s’effectue en Macédoine du Nord, petit pays coincé entre la Grèce, l’Albanie et la Bulgarie dont est originaire un lauréat du Lion d’Or vénitien : Milcho Manchevski, qui l’avait obtenu en 1994 pour son premier long-métrage, Before the Rain. Exilé à New York, il vient tourner en Macédoine pour la première fois avec Willow, qui était présenté en première mondiale à Rome. Willow reprend la structure de film à trois sketchs qu’avait Before the Rain, en les centrant sur le désir d’enfant de trois femmes se trouvant dans des situations et des époques différentes. Toutes décident, par des moyens divers, de passer outre l’impossibilité de leur corps à concevoir. La morale de ces trois saynètes, qui reste confuse et difficile à déchiffrer (en partie car Manchevski clôt abruptement chacun de ses récits), importe moins que leur déroulement, qui atteste d’un grand talent de créateur et narrateur d’histoires. Les personnages, même secondaires, existent immédiatement (la magicienne, dans le premier récit situé au Moyen-Âge, est extraordinaire) ; les lieux, bien qu’inconnus de nous, marquent les esprits ; la tension inhérente à chaque intrigue s’installe rapidement et durablement. Tout cela au service de trois héroïnes fortes et complexes.

La 14è Festa del Cinema di Roma s’est déroulée du 17 au 27 octobre 2019.