A Cannes, LES SIFFLEURS ne risque pas d’être hué

Le cinéma de Corneliu Porumboiu est toujours réjouissant, mais il est en train de changer. Son film nous le dit, presque en secret, presque comme si l’auteur nous en informait dans la langue sifflée ancestrale qu’utilisent ses personnages.

Cristi, inspecteur de police, se retrouve malgré lui à apprendre une étrange langue sifflée sur l’île de la Gomera en Espagne. Un gang criminel le lui impose pour qu’il puisse communiquer avec eux en toute discrétion lors de la prochaine exfiltration d’un de ses membres actuellement emprisonné. L’un des premiers cours dispensé au malheureux Cristi se déroule face à un tableau sur lequel son enseignante a noté ce nouvel alphabet. On pense alors à deux autres tableaux, aperçus dans de précédents films de Corneliu Porumboiu, sur lesquels étaient inscrites des tactiques tantôt policière dans Policier, adjectif (2009), tantôt footballistique dans Football infini (2018). Puis quelques séquences plus tard, une nouvelle stratégie de déploiement policier s’apprête à être décrite à l’écran, et là encore sur un tableau noir, seulement cette fois Porumboiu déplace un puis deux flics entre sa caméra et le schéma tactique, obstruant la vision, avant de couper sèchement. Soit une façon limpide de préciser ce que les spectatrices et les spectateurs avaient peut-être déjà remarqué à cet instant : le cinéaste n’est pas dans la redite.
Autre preuve, et autre monstration symbolique de ce changement, le premier criminel qui enseigne la langue à Cristi insiste sur la nécessité que le son s’échappe rapidement, et que les différentes notes soient liées ; ceci allant donc de pair avec le découpage du film, beaucoup plus haché que dans ses films passés, et notamment que Métabolisme (2013), qui n’était constitué que d’une quinzaine de plans-séquences. Depuis le film qu’il a tourné ensuite, Le trésor (2015), Porumboiu avait sans doute déjà pour ambition de fédérer un public plus large, mais avec Les siffleurs il fait encore un pas de plus, et insiste donc sur ce fait par sa mise en scène, bien que de façon implicite.



Cela dit, à le voir s’amuser à placer ses personnages dans des cadres dans le cadre, à disposer les noms lors du générique de début de part et d’autre d’une source de lumière, à jouer avec les différents possibles autour d’irruptions musicales extra et intra-diégétiques, à placer l’une des scènes-clés du film dans un décor de western d’un studio de cinéma abandonné, à montrer des scènes de films dans un téléviseur ou à la Cinémathèque de Bucarest, ou encore à faire rejouer la plus emblématique de toutes dans une salle de bain avec un rideau et un couteau, cela ne fait toutefois aucun doute que Corneliu Porumboiu indique à chaque instant qu’il a des choses à dire sur le cinéma, sur son cinéma, et, plus amplement encore, sur l’idée du simulacre.
Chacun de ses films travaille cela, tous ses personnages l’aident en cela, qu’il s’agisse d’élaborer des mensonges politiques comme dans 12h08 à l’est de Bucarest (2006) ou personnels comme dans Métabolisme, ou qu’ils les fassent encore tricher, jouer, se piéger, il s’agit toujours de se mesure à la notion d’honnêteté, et s’il faut en découdre, Porumboiu les fait alors tisser des intrigues qui elles-mêmes s’inspirent toujours de celles que nous comme eux avons vues au cinéma.
C’est une façon de se rassurer, et de nous rassurer : même quand la narration se disloque étonnamment ici, même quand les corps se détraquent violemment ici, même quand l’éloge du verbe se dérobe (sans doute l’aspect de son cinéma qui nous manque un peu cette fois), Les siffleurs à l’image de ses aînés, à l’image aussi des œuvres de Tarantino, de la Iglesia ou encore Weerasethakul, semble moins se dérouler dans notre monde que dans un univers de cinéma et c’est grâce à cela qu’il est rassurant : il semble toujours devoir et pouvoir nous protéger.

 

LES SIFFLEURS (La gomera, Roumanie-France-Allemagne, 2019), un film de Corneliu Porumboiu, avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Rodica Lazar. Durée : 100 minutes. Sortie en France non déterminée.