UNE VIE CACHÉE : Malick, le Christ et le Reich

Vingt ans après La ligne rouge, Terrence Malick retourne à la Seconde Guerre Mondiale, du côté des pays de l’Axe cette fois, pour y suivre le parcours tragique d’un objecteur de conscience autrichien, Franz Jägerstätter. Malick trouve là un décor, un contexte et un sujet à la hauteur de la quête permanente d’absolu de sa mise en scène, et signe un grand film sur la résistance intemporelle contre les empires et la terreur qu’ils imposent.

La résistance dont il est question dans Une vie cachée est intimement liée à la religion chrétienne – ce qui reste en cohérence avec la béatification dont Franz Jägerstätter a fait l’objet par l’Église catholique, en tant que martyr suite à son exécution par l’armée nazie pour avoir refusé de s’engager et de prêter allégeance à Hitler. Dans le regard de Malick, Franz est élevé au rang de figure christique. Pas le Jésus fils de Dieu et icône de l’Église, qui a des « admirateurs », mais le Jésus humain, qui avait des « fidèles » et était le meneur d’une rébellion pacifique et moralement inébranlable contre un empire ivre de son fantasme de toute-puissance. La révolte de Franz s’achève pareillement lors d’un procès dirigé par un nouveau Ponce Pilate, ici un général nazi interprété par Bruno Ganz dans un de ses derniers rôles. En face de Franz, Hitler est explicitement désigné dans un dialogue comme « l’Antéchrist », dont la folie totalitaire et malfaisante pourrait mener à rien de moins que « la mort de la lumière ».

Une vie cachée prend donc place dans un monde dépouillé de toute présence divine (c’était déjà le cas de celui de Knight of cups), et sous la menace d’être tout entier dévoré par son opposé, une présence démoniaque [1]. Nulle force supérieure ne se manifeste pour les protéger et lutter contre ce danger, ne laissant aux hommes que la solution de s’en remettre à eux-mêmes, comme le fait Franz. Lequel découvre en chemin que sa bonté innée et immense – illustrée par Malick avec beaucoup d’élégance, simplement en ponctuant des scènes par de petits moments où Franz aide son prochain, aidant à descendre une valise dans un train, donnant la fin de sa ration à un codétenu affamé – doit affronter non seulement le mal propagé par certains, mais aussi l’aliénation volontaire et aveugle à ce mal dont font preuve d’autres en bien plus grand nombre. Affirmant dans son village son opposition au nazisme, avant même sa convocation à rejoindre l’armée, Franz voit tous ses voisins se retourner contre lui, sa femme Fani et leurs trois filles. Désemparé, il ne peut que se demander « ne reconnaissent-ils pas le mal quand ils le voient ? »

Malick s’adresse à nous sous une forme plus directe et touchante que jamais. Sa peinture du « vrai » Christ prend les traits de Franz

Par des ouvertures telles que celle-ci, Malick étend le domaine couvert par son film bien au-delà du récit de ce qu’a fait et subi un individu en particulier. Il évoque toutes les rébellions contre les régimes totalitaires ou menaçant de s’engager dans cette pente, du passé (l’Empire Romain, le Troisième Reich) jusqu’à aujourd’hui – en plus de la question « ne reconnaissent-ils pas le mal quand ils le voient ? », que nous pouvons nous-mêmes nous poser en ce moment aux quatre coins du globe, le cinéaste renchérit de manière cristalline en faisant dire à un autre personnage que dans le futur, les dictateurs « ne combattront plus la vérité, ils l’ignoreront ». Ce personnage est un artiste, qui réalise les peintures et les fresques de l’église du village de Franz et dit encore à ce dernier qu’un jour « il peindra le vrai Christ ». À travers cet artiste c’est Malick lui-même qui s’adresse à nous, sous une forme plus directe et touchante que jamais. Sa peinture du vrai Christ prend les traits de Franz. La dernière nuit de celui-ci dans sa cellule, avant son exécution, est d’ailleurs filmée comme un (magnifique) tableau religieux, où une unique bougie maintient une frêle lumière au milieu des ténèbres.

On l’a vu, Malick a recours à des dialogues explicitant les certitudes et les questionnements soulevés en lui par le traitement de ce sujet. Ces dialogues viennent s’ajouter à la lecture en voix-off des lettres échangées par Franz et Fani, une correspondance qui donne le très beau rythme que suit le film – à l’exception d’une courte période, avant sa conclusion, où il se répète et pontifie quelque peu. Une autre évolution à l’œuvre dans Une vie cachée est qu’à la méditation abstraite et symbolique de ses précédents longs-métrages, Malick ajoute un retour à une narration plus classique, afin d’accompagner le cheminement de son héros. Le film relate les événements successifs du parcours de Franz (le service militaire, le retour au village, la deuxième convocation et le refus de prêter serment, le procès et l’exécution), et la mise en scène fait de ceux-ci, de manière à la fois renversante et subtile, une succession d’allégories des drames majeurs de la Seconde Guerre Mondiale. Ce que Malick accomplit, c’est raconter ce conflit sans nous le montrer frontalement, mais en nous le suggérant par des associations d’idées – la narration ne se substitue pas à la contemplation, les deux se complètent superbement. L’épouse de Franz va plaider sa cause dans un château convoquant l’image du Nid d’Aigle ; des trains menaçants hantent les cauchemars de Franz avant de le déporter loin de chez lui, dans une prison berlinoise ; le bâtiment où il sera guillotiné est surmonté d’une imposante cheminée.

Même si Franz Jägerstätter n’en a rien vu, le spectre maléfique de la Seconde Guerre Mondiale hante le récit de sa vie, comme celui de Hitler vient hanter le film en étant présent dans les images d’archives placées en ouverture. Mais la mise en scène de Malick ne fait pas que révéler le mal ; par sa grâce et sa fluidité, elle est aussi et surtout capable de souligner la splendeur, la sérénité. Trois éléments étaient évoqués en introduction, le contexte, le sujet, le décor – c’est ce dernier le plus important, le plus subjuguant. La beauté naturelle de la vallée alpestre où est niché le village de Franz (St. Radegund, bâti à flanc de colline, ce qui donne lieu à des plans aux lignes de fuite étonnantes) devient si intense, filmée par Malick, que l’on devient convaincu que ce peut être l’emplacement du paradis terrestre si un jour, comme l’épilogue en fait le souhait, les hommes parviennent enfin à l’édifier ensemble et de leur propre fait.

[1] Alors que l’ensemble des personnages s’expriment en anglais, les vociférations des nazis se font d’ailleurs en allemand non sous-titré, comme s’il s’agissait là d’une langue ne venant pas de notre monde mais d’un autre, purement maléfique ; ce choix de traiter une langue réelle comme une création infernale lovecraftienne sera peut-être reproché à Malick, même s’il est cohérent de la logique interne du récit.

UNE VIE CACHÉE (A Hidden Life, États-Unis – Allemagne, 2019), un film de Terrence Malick, avec August Diehl, Valerie Pachner, Bruno Ganz. Durée : 173 minutes. Sortie en France indéterminée.