Envoyé spécial… au Festival à l’Est 2019

Est-ce notre goût pour le cinéma roumain depuis une dizaine d’années qui nous a conduit à la quatorzième édition du festival du film d’Europe centrale et orientale ? De ce côté, pas d’immense révélation, une programmation forcément inégale, avec plusieurs films sur qui on jettera un voile pudique, mais aussi quelques jolies réussites est-européennes et sud-américaines. C’est en effet la particularité de ce festival à la fois très local (presque familial, avec une équipe de bénévoles aux soins) et cosmopolite que cette programmation à cheval sur deux continents – le vœu de son fondateur David Duponchel, qui étudia le cinéma à Prague et l’enseigne à Lima. Au terme de nos deux jours à Rouen, on retiendra les quatre films suivants, sachant qu’on a raté, parmi les « gros clients », Les Oiseaux de passage, nouveau long-métrage de Ciro Guerra et Cristina Gallego après l’apprécié L’Étreinte du serpent.

Couples en crise dans le cinéma d’Europe de l’est : l’avantage du particulier

Il arrive aux cinéphiles potaches, en festival, de jouer au bingo. À Cannes, il y a quelques années, la récurrence des viols avait ainsi été épinglée dans un nombre important de films glauques souvent d’Europe de l’est. Ça n’a pas changé : Domestique et Nina, coup sur coup, bingo. Soyons clair : l’automatisme interroge, cela ne signifie pas que les films soient nécessairement mauvais. Nina l’est. On a le sentiment que son auteure, la polonaise Olga Chajdas, souhaite avant tout nous livrer ses considérations (extrêmement générales, sans intérêt) sur l’usure du couple, le désir, etc. Un couple, visiblement mal assorti (elle prof de français snob, lui mécanicien), rencontre une jeune femme effrontée qui plait aux deux. Tout sonne faux : l’attraction entre les êtres, l’ivresse, la fête… Il est tout de même dommage, quand on réalise un film, de ne pas s’interroger une seconde sur comment représenter une fête et de se contenter de scènes interchangeables et remplies de clichés. La cinéaste charge la barque, imagine que le couple souhaite faire de la jeune fille leur mère porteuse, glisse quelques références prétentieuses au Mépris de Godard. Le film sombre quand on voit bien que son seul enjeu est de faire enfin s’ébattre sous un drap ses héroïnes. Mieux vaudrait être honnête avec son désir de cinéaste, filmer cela, point, et ne pas s’embarrasser de tout ce fatras.

Domestique en revanche, du tchèque Adam Sedlák, n’est pas inintéressant. On aime même assez son point de départ : un coureur cycliste professionnel qui a dû dépasser la trentaine, sans doute un peu moins performant qu’auparavant, qui relativement « propre » jusque-là commence à tester des traitements, et met en danger son couple ce faisant. Nina part du général et, de manière totalement factice, crée du particulier, auquel on ne croit jamais. Ici, c’est heureusement l’inverse qui se produit. L’auteur part d’une situation bien spécifique (on croit à ce personnage, sa rigidité, et surtout à sa femme à l’intelligence plus vive et enjouée) et tire le fil. On connaît les limites de ce type d’objet, condamné à répéter chaque fois un peu plus fort le même motif. On se doute que le personnage deviendra de plus en plus monomaniaque, risquera de plus en plus sa santé… Évidemment ça ne rate pas, et le film est cent fois moins solide qu’il pourrait l’être. Le désir de grossesse de la femme notamment, qui note tout, périodes d’ovulation, rapports sexuels, et elle aussi ingère divers produits (drôle d’équivalence que le film introduit ainsi), n’est pas traité de manière très inspirée. Le résultat n’est pourtant pas sans force, à l’image de cette tente à oxygène que l’homme impose dans son lit, présence insolite au milieu de la pièce, puis quasi-mausolée. Ce choix d’aller vers le genre (du huit clos étouffant façon Polanski) est plutôt appréciable, sans être tout à fait concluant. Comme la thématique de l’addiction qui surgit, le film proposant ici une nouvelle équivalence entre le comportement du sportif, les troubles alimentaires que se (re)met à développer sa compagne et l’alcoolisme du médecin, qui se charge d’expliciter la chose pour le spectateur. Pas léger, mais pas sans puissance, cette vision des épaves, elle anorexique, lui junkie, qu’ils sont devenus.

Des films de festival modestes

Dans un registre très attendu, deux films méritent tout de même d’être salués. L’argentin Alanis, d’Anahi Berneri, suit les pas d’une jeune prostituée les jours suivant son expulsion de l’appartement où elle travaillait avec une collègue/amie/maquerelle et son fils de un an. À l’évidence, voici un film qu’on a déjà pas mal vu. Oui, mais on a apprécié plusieurs choses dans son déploiement. Le fait notamment que cette femme qui nous est d’abord présentée comme passive, voire peu dégourdie, qui doit implorer les uns et les autres, son logeur, l’administration, se révèle assez vite pleine de ressources – sans tomber dans l’excès inverse, tout aussi préjudiciable, qui aurait consisté à nier sa vulnérabilité, ou le caractère précaire de sa situation. C’est équilibré : il existe dans les relations entre les êtres de l’intérêt, du conflit, mais aussi un peu d’entraide. Alanis (c’est son nom) morfle plus d’une fois, mais sait aussi faire preuve d’orgueil (les ménages, décidément, ce n’est pas pour elle), ou d’une petite insolence sans méchanceté. Voir la scène où un travailleur social lui demande où elle a accouché, quand elle commence par répondre « chez moi, j’ai perdu les eaux pendant qu’un mec me sautait » avant de s’excuser : elle a eu son enfant à l’hôpital comme tout le monde et a juste eu envie de s’amuser un instant en lui servant le récit misérabiliste qu’il attendait. Une pirouette, certes, mais astucieuse, à l’image du film qui se montre généralement à l’aise dans le particulier – le couple plus âgé qui héberge un temps la jeune femme, elle vendeuse de vêtements, lui livreur manutentionnaire, est bien croqué. Un manque d’âpreté ? La scène obligée de passe glauque reste finalement assez soft : on peut y voir une pudeur ou une légère minimisation des aspects les plus insupportables de cette activité. De même, faire de la fin – Alanis trouve un nouveau lieu pour exercer, un appartement sûr avec d’autres prostituées sympas – un quasi happy end peut interroger. Mais c’est une vision possible, d’une cinéaste femme qui se montre toujours nuancée.

Enfin, le roumain Alice T., de Radu Muntean – troisième film, sur quatre, ayant choisi comme titre le prénom de son héroïne, éternel plan B qui dénote tout de même, comme sur d’autres aspects, une inspiration limitée. Du cinéaste, on avait aimé, beaucoup, Mardi après Noël, un peu moins L’Étage du dessous. Avec ce nouvel opus sur une adolescente qui tombe enceinte, on peut avoir le sentiment d’une œuvre qui se banalise : du fait d’un point de départ qui a déjà beaucoup servi, mais surtout d’un traitement un peu trop passe-partout. Même sur le plan du naturalisme, on a trouvé le résultat moins impeccablement affûté que Mardi après Noël, notamment. Tout considéré, on est quand même assez admiratif devant ce portrait d’une adolescente à problèmes d’aujourd’hui, la façon dont le cinéaste, dans les premières scènes, filme l’exaspération, l’incompréhension des parents. Le film pourrait s’en contenter. D’une certaine manière, la suite s’amollit (plusieurs scènes plus tendres entre mère et fille), mais le contraste entre cet apparent amollissement et la réalité de la situation (Alice, tout en prétendant vouloir garder l’enfant, s’est auto-avortée) produit quelque chose de cruel et de marquant.

La 14è édition du Festival A l’Est s’est déroulée à Rouen du 26 février au 5 mars 2019.