Envoyé spécial à… WAR ON SCREEN 2018

S’il est toujours aussi difficile de faire venir des journalistes à War on Screen, ce n’est pas forcément à cause du thème – ce qu’on aurait tendance à penser. Depuis six ans, cela commence à se savoir : le « festival du film de guerre de Châlons-en-Champagne » n’a rien à voir avec une compilation de films de bourrins, entre fusillades interminables et cieux grouillants d’hélicoptères. Ces films-là sont peut-être même les plus rares et comme toujours, à part l’incompréhensible navet de service, la sélection est d’assez haute volée.

Châlons étant une ville très charmante, le festival ne manquant pas de stars – cette année on aura eu droit à une masterclass toute en anecdotes et en punchlines de Bertrand Blier, président du jury, dans la salle de conf’ de mon ancien lycée –, le Champagne coulant (évidemment) à flots, les dates tombant juste (cette année, les festivals de Bordeaux et de La Roche arrivaient juste après), on peut s’étonner de voir que peu de critiques aient fait le déplacement. Il y avait quand même SoFilm, partenaire du festival avec un hors-série en forme de best-of de leurs articles consacrés au genre, et un rédacteur, Arthur Cerf, au jury presse ; mais il n’était pas là pour écrire. Un peu dur, un peu injuste : avec pas loin de 18500 entrées en six jours, 100 films, 40 avant-premières, 35 pays représentés, War on Screen ronronne mais cette année, plus que toutes les autres, c’était un festival nécessaire, actuel jusqu’à l’angoisse.

Le grand prix du festival a ainsi été remis à Chris the Swiss, d’Anja Kofmel, qui sortait en salles le jour de sa présentation à Chalons-en-Champagne. Un documentaire hybride, entre images d’archives, récit de voyage et animation en noir et blanc, par une artiste dont le cousin, Chris, est mort en Croatie pendant la guerre. La scène la plus saisissante est celle où une séquence animée l’imagine dans le train qui reliait la Suisse, pays en paix par excellence, à l’enfer du front, dans la province de Vukovar. C’était la fête, en Suisse. On n’était alors qu’à un billet de train – direct – des pires atrocités. Et voilà Anja dans les champs de Croatie, près d’Osijek, où son cousin a été exécuté. A l’image, des champs sous la neige, mais le calme n’est qu’apparent ou, s’il est réel, il ne présume pas forcément d’un éloignement de la violence. D’ailleurs, il reste d’anciens meurtriers plein les bars PMU du coin.

Un avion, un hélicoptère (ou plutôt un convoi : l’hélicoptère qui devait passer le prendre a été descendu en chemin), et voilà le chanteur d’Iron Maiden, avec ses musiciens, dans des rues désertes, à regarder des enfants se faire descendre par des snipers. Le soir, il faut faire le concert.

Eh non, War on Screen, c’est pas l’éclate tous les jours – d’ailleurs les documentaires sur la présence d’ancien bourreaux en liberté plein les Balkans sont coutumiers du festival. Pour compenser cela, la première année, Olivier Broche, l’un des programmateurs, s’était chargé d’un programme consacré à la guerre dans la comédie. Cette année, c’était un programme « Rock’n’war », sur la musique dans les conflits. On pouvait voir un documentaire de Maciej Bochniak sur les Ethiopiques, ces sublimes albums de jazz sortis à la fin des années 90 ; on pouvait surtout découvrir Scream for Me Sarajevo, rare documentaire réalisé cette année sur la venue d’Iron Maiden dans une salle de concert à Sarajevo… en 1994, en plein siège. Même principe que Chris the Swiss. Bruce Dickinson, le chanteur, était peinard dans sa petite vie de rockstar, puis il a accepté de plonger en enfer. Un avion, un hélicoptère (ou plutôt un convoi : l’hélicoptère qui devait passer le prendre a été descendu en chemin), et le voilà, avec ses musiciens, dans des rues désertes, à regarder des enfants se faire descendre par des snipers. Le soir, il faut faire le concert. Les musiciens de ce jour-là étaient dans la salle, à Châlons-en-Champagne. L’un d’eux avait tenu dans ses bras un enfant tué devant lui. Le documentaire, lui, s’avère grinçant : monté comme un reportage MTV, avec interview de stars cool. La musique d’Iron Maiden ne se marie pas forcément bien avec les images de civils traversant les boulevards courbés en deux…

On parlait d’Ethiopie un peu plus haut : Haile Gerima, l’un des grands réalisateurs du pays, faisait partie du jury et présentait Teza, son film primé à Venise en 2008. Gigantesque fresque s’étendant sur plus de 30 ans d’histoire, le film raconte comment un jeune intellectuel quitte un pays rongé par la violence pour faire des études en Allemagne… Avant de se prendre la réalité de plein fouet une fois revenu sur ses terres. « Ici, si tu ne prends pas parti, tu prends une balle », lui assure-t-on.

La réalisatrice de Los Silencios n’était plus en France pour son prix : il lui fallait voter au premier tour des présidentielles. Sur sa vidéo de remerciements, on voyait le bureau de vote derrière elle, le badge #EleNao des opposants à Bolsonaro

Sur les dix films en compétition, deux étaient réalisés par des femmes : chacun aura été récompensé deux fois : Chris the Swiss du prix de la presse (en plus du Grand Prix du jury) et Los Silencios, de Beatriz Seigner (qui rappelle que sur le tournage chaque cheffe de département était une femme, dont trois en train d’allaiter), d’une mention spéciale du jury et du prix du jury étudiant (sortie prévue le 3 mars 2019). Beatriz Seigner est brésilienne. Son film se déroule dans la jungle, sur une île de l’Amazone où se rejoignent les frontières du Brésil, du Pérou et de la Colombie. Imaginez Sixième Sens de Shyamalan, mais pour raconter la condition d’une réfugiée colombienne au Brésil, avec ce que cela comporte de rejet – les métaphores sont nettes : frontières mouvantes entre les pays comme entre les morts, île parfois submergée et moins accueillante, etc.

La réalisatrice n’était plus en France pour son prix : il lui fallait voter au premier tour des présidentielles. Sur sa vidéo de remerciements, on voyait le bureau de vote derrière elle, le badge #EleNao des opposants à Bolsonaro. La force de Los Silencios est le réalisme avec lequel Seigner filme les fantômes : on croirait assister à des réunions de MJC. Ils sont tout près, encore. Nous avons grandi avec la certitude qu’il existait des frontières, entre les pays, entre les époques, entre les vivants et les morts ; à War on Screen, le cinéma montrait que plus aucune de ces frontières n’est valable. Les gens changent de pays en permanence, le passé est peut-être le futur aussi, les morts pourraient mourir encore ou être encore tués, faute de mémoire, faute de reconnaissance, ou parce que les mêmes crimes sont toujours à deux doigts de se produire à nouveau.

Tel était le propos de Funan, de Denis Do, prix du public. Au Cambodge, le travail de mémoire du génocide khmer est en ruines : ce film d’animation, lauréat du Cristal du long-métrage au dernier festival d’Annecy, porte donc une lourde responsabilité. L’animation est magnifique, on n’est pas loin de Disney et de la séquence d’ouverture du Roi Lion quand il s’agit d’animer des animaux à l’écran pour rappeler, à la Malick, l’indifférence du monde sauvage face aux accès de violence humaine. On n’est donc pas loin non plus du rock’n’roll à Sarajevo : peut-on faire un dessin animé sur un génocide ? Denis Do s’est souvent posé la question de la violence, et les rescapés n’auront pas manqué de lui faire remarquer que son film est très beau, mais que la réalité était mille fois pire. Tout est une question de dosage, et Do s’en tire plutôt bien lors d’un plan inattendu et violent, vers la fin, qui prend alors toute sa force. Le Cambodge est encore convalescent : si l’objectif est d’atteindre le grand public – ce qui est le cas – rien ne sert de hurler.

Un peuple et son roi a été sélectionné au festival de Pingyao en Chine ; le principal souci des censeurs concernait les seins d’Adèle Haenel. Tout est dit.

Louis Garrel faisait une voix dans Funan ; il en faisait une aussi dans L’île aux chiens de Wes Anderson, également programmé côté jeune public (parce que c’est la guerre aux chiens : parions que les films concernant la guerre aux animaux risquent de se multiplier dans l’avenir) ; dans Un Peuple et son roi, le film d’ouverture, Garrel joue Robespierre de façon si impassible qu’on peut considérer qu’il n’y fait qu’une voix aussi (sans parler de ses pensées en voix off quand il écrit des lettres). Le film est sorti, pas besoin de s’attarder, sinon pour dire notre incompréhension de voir Alexis Corbière, de la France Insoumise, le porter aux nues comme un chef-d’oeuvre de pédagogie, là où le film est à peu près aussi lourdingue qu’un cours d’histoire avec un prof qui garde le même pull rose à chaque séance. Le rôle des femmes est certes souligné, et c’est très gentil, mais les dialogues sont lamentables (« Je ne veux pas perdre ma vie à la gagner! », braille une sans-culotte), l’enchaînement de dates ne parle qu’à ceux qui les connaissent déjà, et le casting (Nils Scheider, Denis Lavant, Céline Sallette…) ressemble un Avengers franchouillard de stars en costumes. Le film a été sélectionné au festival de Pingyao en Chine ; le principal souci des censeurs concernait les seins d’Adèle Haenel. Tout est dit. Le seul plan un peu intéressant d’Un peuple et son roi est celui où la caméra adopte le point de vue de la tête coupée de Laurent Laffitte sur le peuple. Fondu au rouge. Bon, c’est drôle.

Dans l’atroce I’m Back, sexiste à l’italienne, c’est à dire à pleins tubes, il s’agit donc d’adopter le point de vue du facho sur la société d’aujourd’hui

Voici ensuite l’incompréhensible navet de service du festival : I’m Back, de Luca Miniero, qui imagine le retour de Mussolini dans la Rome de 2018 (le film n’a pas de distributeur en France, ouf). Le réalisateur est passé sur scène raconter qu’il avait voulu montrer le côté humain du Duce, mais sera heureusement reparti sans aucun prix. Il raconte avoir voulu montrer la cruauté du personnage, mais c’est faux, il n’a pas vu son film ou l’a déjà oublié : celui-ci s’achève sur la décision de Mussolini de construire un refuge pour chiens afin de s’excuser d’en avoir abattu un de sang froid. Comme le rappelait également Denis Do, les Khmers rouges ne sont pas des monstres : ils sont réels, ce sont des humains, on peut les croiser dans la rue, aujourd’hui compris. Dans le cas de I’m Back, on soupçonne Miniero d’avoir voulu montrer le côté humain de Mussolini avec une complaisance telle qu’elle confine à la propagande premier degré. Dans ce film atroce, sexiste à l’italienne, c’est à dire à pleins tubes, il s’agit donc d’adopter le point de vue du facho sur la société d’aujourd’hui. Avec un twist : le facho, c’est la voix de la raison. Mussolini déplore le fait que la démocratie soit moribonde (???!!!!), critique l’omniprésence des smartphones (« il a raison »!!), donne même quelques conseils de drague (les femmes, ça aime les vrais hommes, et peu importe s’ils sont antisémites, bande de petits hispters fragiles). Si bien qu’à terme, le vrai méchant, c’est la femme, celle qui a pris la place d’un homme à la tête de la chaîne de télé, et faisant de Mussolini une star à la Nabilla. Lui, vous comprenez, c’est le brave type de service. Ok, il est antisémite, mais le trait de caractère est si attendu, et surtout, désincarné (quelle formes concrètes prend son antisémitisme ?) qu’il peut passer pour de l’humour (et plus l’antisémitisme est outré, plus les gens se marrent). Pas un mot sur les noyés de Lampedusa, en revanche. « Je suis un réalisateur de comédies » explique Miniero. Alors, mieux vaut éviter de parler de fascisme. Tout le monde ne s’appelle pas Benigni… Et surtout, vingt ans ont passé depuis La Vie est belle.

Là où Funan dissimule l’horreur du génocide dans un but assez honnête (ouvrir la discussion, éviter l’obscénité), I’m Back dissimule l’horreur dans le but plus ou moins avoué (il ne l’est probablement pas, c’est ça le pire) de faire du fasciste Mussolini une menace moins importante que les médias (d’ailleurs Mussolini réapparaît dans un kiosque). C’est se tromper de cible, c’est rabâcher des analyses de comptoir (« la faute aux médias! »), et c’est peut-être même la raison pour laquelle l’Italie a été incapable d’enrayer le retour du fascisme au pouvoir. Dans la mesure où il incarne l’inoffensivité et la mollesse quasi-complaisante de la lutte antifasciste en Italie, I’m Back est un document.

Les Confins du monde raconte l’une des histoires d’amour les plus intéressantes du festival (qu’est-ce qu’un film de guerre sans histoire d’amour ?), avec celle de Cold War, de Pawel Pawlikowski

Restent les films qui montrent l’horreur. Ceux qui la montrent dans un but malhonnête, les films voyeuristes, les films gores, n’ont pas leur place à War on Screen. Les autres sont souvent excellents : c’était le cas cette année des Confins du Monde, de Guillaume Nicloux (sortie le 5 décembre 2018), présenté en séance spéciale. Chose assez rare, le cinéma français appuie là où ça fait mal (en l’occurrence la première guerre d’Indochine) ; s’inscrivant dans la lignée de L’ennemi intime, de Florent Emilio-Siri, qui scrutait la Guerre d’Algérie, ou de L’Ordre et la Morale, de Mathieu Kassovitz, sur une prise d’otage indépendantiste en Nouvelle-Calédonie. Contrairement à Un peuple et son roi, où il rejoue le gentil neuneu d’Un Long dimanche de fiançailles, Gaspar Ulliel incarne ici une sorte de Rambo rescapé d’un champ de bataille dans la jungle, qui ne vit plus que pour se venger. La vengeance en soi, Nicloux s’en moque, ce qui compte, c’est la façon dont la haine détruit le soldat et plus généralement l’individu. Ici, tout montrer, c’est filmer les prothèses ultra-réalistes, filmer la jungle comme Cimino a pu le faire et surtout filmer le sexe de tout près, c’est-à-dire regarder la guerre avec les yeux de ceux qui y étaient et n’auront pas pu se payer le luxe de censurer ce qui les gênait.

Les Confins du monde raconte ainsi l’une des histoires d’amour les plus intéressantes du festival (qu’est-ce qu’un film de guerre sans histoire d’amour ?), avec celle de Cold War, de Pawel Pawlikowski (sortie le 24 octobre 2018) – prix évident de la mise en scène, tant le film chercher à briller en permanence avec son noir et blanc à la Sin City (on est entre Berlin et Paris), ses plans-séquences, sa bande-originale somptueuse et son actrice, Joanna Kulig, dont le visage oscille, au fil des scènes, entre Natalia Vodianova, Jennifer Lawrence, Carla Gugino et Léa Seydoux (ce sera bien le diable si elle n’est pas aux Oscars). Comme Teza, Cold War vise la fresque sur plusieurs décennies, mais s’attache moins à la situation politique qu’il en a l’air : ce qui compte, c’est de montrer comment deux individus peuvent traverser les variations politiques, et comment les aspirations des gens, au fond, ne changent jamais vraiment. La scène finale, qui combine une évocation de Belle du Seigneur d’Albert Cohen et un générique sur fond de Variations Goldberg, rappelle tristement qu’avant d’être un régime politique et une machine d’extermination, l’Allemagne fasciste a commencé par nier tout ce que son peuple avait de plus beau, et par écraser l’une après l’autre les aspirations au bonheur.

Quand le héros se découpe des orteils gangréneux à l’Opinel, personne, dans la salle de Châlons, n’a quitté la salle – le public de War on Screen finit forcément un peu plus aguerri qu’ailleurs

Le film de clôture, c’était The 12th Man, en présence de Harald Zwart (mais si!! le réalisateur de Divine mais dangereuse avec Liv Tyler, et du remake de Karaté Kid avec Jackie Chan!!). Juste avant de lancer le film, l’artiste new-yorkais Jim Finn, qui faisait partie du jury, rappelait : « Ca va vous arriver ! On était bien dans notre bulle Obama… Attention ; et c’est un réveil douloureux. » Peu après, le film racontait l’histoire d’un résistant norvégien qui essaie d’échapper aux nazis : très Mel Gibson, très The Revenant aussi. Le Kapo étant incarné par un Jonathan Rhys-Meyers germanophone ayant appris à la perfection ses répliques phonétiquement. Quand le héros (joué par un rappeur du nom de Finger, sic) se découpe des orteils gangréneux à l’Opinel, personne, dans la salle de Châlons, n’a quitté la salle – le public de War on Screen finit forcément un peu plus aguerri qu’ailleurs.

A part une ou deux belles idées (un travelling impossible à l’intérieur d’un bloc de neige et une évasion au milieu d’un millier de rennes), le film est visuellement très lisse, mais il donne matière à réflexion. Le discours, un peu bateau, consiste à dire qu’il faut continuer de se battre aujourd’hui pour honorer la mémoire du protagoniste, véritable héros national en Norvège. « Bats-toi pour donner un sens à tout ça », entend-on à plusieurs reprises. C’est un vrai problème : faut-il vraiment se battre contre le fascisme pour honorer le passé ? Ou simplement se battre contre le fascisme parce que c’est l’enfer ? Inutile d’agir au nom du passé ou de faire honneur à qui que ce soit : s’il faut combattre, c’est parce que le problème est là aujourd’hui. Etats-Unis, Russie, Chine, Israël, Italie, Myanmar, bientôt Brésil. Puis France, à en croire Jim Finn. La vidéo de présentation de Beatriz Seigner devant le bureau de vote était, elle aussi, un film de guerre.

La 6e édition de War on Screen s’est déroulée à Châlons-en-Champagne du 2 au 7 octobre 2018.