Avec SUNSET SONG, Terence Davies reprend le flambeau de la quête d’absolu de Terrence Malick

Dans la campagne écossaise du début du 20ème siècle, le passage à l’âge adulte d’une jeune femme se fait sous la double menace des conventions rigides de la communauté et de la tourmente causée par la Première Guerre Mondiale : pour son septième long-métrage, qu’il aura mis quinze ans à mener à bien, le rare et précieux Terence Davies transcende le genre classique du mélodrame romantique en costumes pour le hisser vers des beautés et des vérités bouleversantes.

L’adaptation à l’écran d’œuvres romanesques britanniques datant du tournant entre le 19ème et le 20ème siècle est devenue une industrie à l’intérieur de l’industrie cinématographique, avec des sorties en salles ou en téléfilms d’une régularité à toute épreuve. La dernière en date étant la version de Loin de la foule déchaînée signée Thomas Vinterberg plus tôt cette année, à partir d’un roman de Thomas Hardy avec lequel celui de Lewis Grassic Gibbon ayant servi de base au film de Terence Davies à plusieurs éléments en commun. L’un et l’autre ont pour moteur la volonté d’émancipation d’une femme, et pour trame le chemin pavé d’obstacles que lui oppose la société dans laquelle elle est née. Sur le papier, Chris, l’héroïne de Sunset song, est plus jeune, plus singulière culturellement – en raison de son identité écossaise – et attachée à une époque précise (la Grande Guerre). À l’écran, la différence la plus nette se fait sur le souffle portant ou non chacune des deux réalisations, Davies opposant à la sage commande de Vinterberg un élan et un émoi qui allument au cœur de son film une flamme intense.

Les effets de cette intensité se ressentent jusque dans les manières de tourner en atouts les problèmes habituellement posés par le fait de condenser un livre de plusieurs centaines de pages en deux heures de film filant forcément trop vite. Les ellipses, parfois grandes et parfois brutales, séparant les moments forts de la vie de Chris éloignent le récit d’un point de vue trop particulier, intimiste, et le transforment en quelque chose de plus ample. Quant à la voix-off reprenant la narration à la troisième personne et au passé du roman, le fait de la faire dire par Chris, qui commente ainsi avec du recul ses propres actions, appuie cette idée que ce qu’elle a vécu concerne le monde autant qu’il lui appartient à elle. Ce choix de Davies teinte de plus Sunset song d’une mélancolie sensible, tout à fait en phase avec ce que le film a à nous murmurer délicatement sur l’entrelacs de beauté et d’âpreté de l’existence.

Cette conviction que la grâce est contenue dans la nature, au-delà des hommes et à travers le passage des saisons et des âges, consacre le rapprochement entre Davies et Malick

La beauté nous saute aux yeux et nous couple le souffle à peine les lumières de la salle éteintes. Le plan d’ouverture, avec son fondu enchaîné de l’ocre du carton de titre à la couleur dorée des champs, puis son mouvement gracieux de caméra qui nous fait rencontrer l’héroïne, donne vie à la première d’une longue série d’images dont la magnificence épouse celle du monde qu’il nous est donné la chance de fouler. Cette conviction que la grâce est contenue dans la nature, au-delà des hommes et à travers le passage des saisons et des âges, consacre le rapprochement entre Davies et Malick initié par le bruissement de la voix-off méditative. Avec son personnage féminin proche de nous mais sublimé, et la foi communicative de celle-ci en la possibilité d’une vie meilleure, plus pure et plus juste, Sunset song est le frère écossais de l’américain Tree of life.

Preuve de l’universalité de leur quête commune, ces films visent – et touchent du doigt – tous deux le même absolu en s’appuyant sur les particularités propres à leur terre d’origine. Davies représente de manière très attentive la réalité de la marche du monde autour des hommes, et de l’organisation de la communauté de ceux-ci. L’existence de Chris et de ses semblables est fondée sur des routines naturelles et des rituels sociaux. Ces derniers sont parfois prodigues, il en est ainsi de la musique dont le cinéaste fait un usage étonnant et superbe, la plaçant tour à tour dans le film et autour de lui, et offrant le soin de conclure à la douce plainte d’une cornemuse plutôt qu’à des paroles humaines qui seraient inévitablement moins expressives. Mais pour l’essentiel ces rites sont des asservissements, des corsets qui vous retirent la jouissance et le contrôle de votre vie propre, la mettant à la disposition et au profit d’un autre.

Dans la douleur comme dans la grâce, la mise en scène parvient à révéler l’essence de chaque chose, à mettre à nu la vérité des sentiments et des sensations

Davies développe cette thématique tout au long de Sunset song, donnant à celui-ci une portée politique dont Malick se tient plus volontiers en retrait. La question de la liberté est très vite soulevée par l’un des personnages du film, et Davies fait du corps le terrain de ce combat – la liberté comme droit à décider seul de quand on accepte de prêter son corps. C’est un droit qui se gagne de haute lutte pour Chris, car en tant que femme elle est privée de son corps, annexé par les hommes pour en faire un objet de désir puis de maternité. C’est un piège à double détente (d’abord la pression du regard qui fait s’offrir aux hommes, ensuite l’obligation d’en subir les conséquences seule pendant neuf mois puis pour le reste de la vie), auquel la suite du film en ajoute un autre à destination des hommes cette fois. Eux aussi se trouvent capturés, lorsque leur corps est annexé par la guerre.

Cette Grande Guerre, qui surgit sauvagement dans le récit, reste cependant maintenue par la réalisation dans le hors champ de Sunset song. Elle ne se manifeste que par petites touches, évocations de prédécesseurs prestigieux tels le Cheval de guerre de Spielberg, Les sentiers de la gloire de Kubrick, ou – on y revient – le geste impressionniste de Malick pour une autre guerre dans La ligne rouge, lorsque Davies embrasse les tranchées en un simple plan contemplatif et déchirant, réduisant le carnage à sa substance profonde, la mort et la désolation. Dans la douleur ici comme ailleurs dans la grâce, la mise en scène parvient à révéler l’essence de chaque chose sans jamais avoir besoin de recourir à des moyens pesants ou agressifs (l’exception étant Peter Mullan, qui lui en fait des tonnes dans son interprétation), sans nous prendre de haut. Davies partage avec nous, en toute simplicité et finesse, un regard qui met à nu la vérité des sentiments et des sensations, de la liberté, de l’amour, du sexe, de l’opposition entre la bonté et la noirceur.

« La vie est un souffle, la terre endure » dit la voix-off. Il en a toujours été ainsi, il en sera toujours ainsi, et chaque génération l’apprend à son tour – le récit montre Chris et son époux emprunter le même chemin, affronter les mêmes obstacles que leurs aïeux, et ne s’en rendre compte qu’après coup. Cette conscience de l’existence d’un cercle de la vie, comme il en va pour les saisons, place Sunset song dans le sillage du Cemetery of splendour de Weerasethakul et des Mille et une nuits de Gomes, traitant à son tour d’un des thèmes majeurs de cette année. Parvenir à trouver un peu de la beauté du monde, seule à même de nous élever au-delà de ce qu’il faut endurer et d’atteindre ce souffle qui donne à la vie son âme, son sens.

SUNSET SONG (Royaume-Uni, 2015), un film de Terence Davies avec Agyness Deyn, Kevin Guthrie, Peter Mullan. Durée : 135 minutes. Sortie en France le 30 mars 2016.