Les 21 NUITS AVEC PATTIE des frères Larrieu, peuplées de joyeux fantasmes et de fantômes

21 nuits avec Pattie se déroule sur trois nuits et quatre jours, et son personnage central ne se prénomme pas Pattie mais Caroline. En plus de ces fausses pistes on y trouve aussi un chasseur aux paroles incompréhensibles, un cadavre qui disparaît, J.M.G. Le Clézio qui apparaît (peut-être). Tout est normal dans l’univers anormal des frères Larrieu, surtout qu’au bout du compte la jouissance est au rendez-vous pour tout le monde.

Il se dit que le propre des grands cinéastes est de raconter toujours la même histoire. C’est en tout cas ce que l’on observe chez Arnaud et Jean-Marie Larrieu : les mêmes thèmes et motifs reviennent inlassablement de film en film, parés de variations de forme et d’atmosphère. 21 nuits avec Pattie pourrait ainsi avoir pour titre « Faire sa mue pour faire l’amour », tant il s’inscrit dans la lignée de Peindre ou faire l’amour avec lequel il a beaucoup en commun. Dans le mouvement de départ de son récit (celui de citadins se retrouvant dans une vallée isolée, ce qui va réinventer les fondements de leur vie), dans le plaisir généreux et luxuriant qui irradie du film, dans la manière de regarder le monde qui fait sienne l’affirmation de l’héroïne de Peindre ou faire l’amour : « je n’aime pas les natures mortes ». Tout est si intensément et joyeusement vivant dans 21 nuits avec Pattie que même les morts, physiques ou symboliques, reviennent à la vie sous une forme ou une autre.

Le cinéma des Larrieu renoue avec l’optimisme épicurien qui l’irrigue chaque fois qu’il retourne dans les recoins montagneux cachés du Sud-Ouest

Pattie (Karin Viard, présente pour la troisième fois de suite chez les Larrieu et toujours aussi à son aise devant leur caméra) n’est pas le personnage central mais elle est le moteur de cet entrain du film, de même qu’une Pattie bien réelle a été l’inspiration première des cinéastes pour leur scénario. Dans le sillage de Pattie, de son appétit pour le sexe et le vin et de son exubérance lorsqu’il s’agit de transformer en récits ses expériences, le cinéma des Larrieu renoue avec l’optimisme épicurien qui l’irrigue chaque fois qu’il retourne dans les recoins montagneux cachés du Sud-Ouest (dans Peindre ou faire l’amour, dans Le voyage aux Pyrénées également). La maison léguée à Caroline par sa mère tout juste défunte s’appelle La Source cachée, et ce n’est assurément pas un hasard. Il y a un évident mouvement de retour aux sources dans 21 nuits avec Pattie, prenant le contre-pied de la finalité tragique de son prédécesseur L’amour est un crime parfait, dont le héros se voyait puni pour ses désirs.

La métamorphose déclenchée par le scénario de 21 nuits avec Pattie est si puissante qu’au-delà de Caroline, elle transforme jusqu’à l’apparence de la nature autour d’elle et le format du film lui-même

L’amour est un crime parfait appartenait au genre du film noir, par opposition 21 nuits avec Pattie est un film lumineux. On y rit follement, et dès le début, aux histoires de cul de Pattie, au numéro cartoonesque de Denis Lavant, au dilemme loufoque attaché à l’identité du personnage d’André Dussollier (J.M.G. Le Clézio ou nécrophile ?). Cette fantaisie permanente est le meilleur rempart contre le drame, pour le spectateur comme pour les personnages. Aucun de nous ne prend réellement peur quand la dépouille de la mère de Caroline disparaît, si bien que le gendarme en charge de l’enquête peut continuer à aller se baigner à côté de suspects potentiels, et tout ce monde aller chaque soir danser au bal du village. Le corps devient un MacGuffin onirique, son escamotage l’occasion pour les Larrieu d’une nouvelle incursion dans le cinéma de genre, vers le fantastique et les fantômes cette fois, avec toujours la même inspiration et la même manière de ne pas y toucher.

Au terme de 21 nuits avec Pattie, tout le monde sera sauvé dans le triomphe tranquille des plaisirs et jouissances terrestres. Tous les personnages trouveront un moyen de donner une forme accomplie, féconde et ne causant aucun mal à leurs fantasmes, y compris les plus extravagants, immoraux ou réprimés. Ceux-ci sont assignés aux comédiens nouveaux venus dans la troupe des cinéastes, André Dussollier et Isabelle Carré, qui s’en sortent à merveille. Cette dernière en particulier devient le symbole de l’idée phare du film, qu’il faut parfois en passer par une mue pour s’accomplir et s’épanouir pleinement. La métamorphose déclenchée par le scénario de 21 nuits avec Pattie est si puissante qu’au-delà de Caroline, elle transforme jusqu’à l’apparence de la nature autour d’elle et le format du film lui-même. « La Vierge du 15 août arrange tout ou dérange tout », affirme un dicton rapporté par un personnage ; les Larrieu détournent l’affirmation en un plus subtil et enthousiasmant « la Vierge du 15 août dérange tout pour tout arranger ».

21 NUITS AVEC PATTIE (France, 2015), un film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu avec Isabelle Carré, Karin Viard, André Dussollier, Sergi Lopez, Denis Lavant. Durée : 115 minutes. Sortie en France le 25 novembre 2015.