SANGUE DEL MIO SANGUE prouve que Marco Bellocchio a suffisamment de talent pour filmer ce qu’il veut

À plusieurs siècles d’intervalle, un même couvent sert de décor à deux histoires partant du réel et s’épanouissant dans l’imaginaire : Sangue del mio sangue voit Marco Bellocchio mettre de côté ses films à thèse au profit d’une parenthèse étrange, fascinante et bancale, libre et déroutante.

L’OVNI de la compétition vénitienne n’a donc pas surgi de nulle part, mais a été apporté par un auteur habitué du circuit des festivals et qui ne nous avait pas habitués à une embardée comme celle-ci. Les films de Bellocchio ont toujours été audacieux et empreints de folie, mais Sangue del mio sangue se détache par sa logique même de conception, pour une fois chez le cinéaste sans point d’arrivée visé, n’ayant comme appui que son point de départ. Ou plutôt ses points de départ, puisqu’après une première moitié traitant d’un procès en sorcellerie remontant au Moyen-Âge Bellocchio relance le film sur une toute autre piste, celle d’un conte au présent où l’emprise d’une figure vampirique sur un village est menacée par des intrus venant d’ailleurs. Les deux actions ne partagent aucune connexion en dehors du lieu commun où elles prennent place, ce couvent où se déroule le procès et devenu par la suite le repaire du vampire. Cette bâtisse nous rapporte deux histoires distinctes piochées dans sa mémoire, et Bellocchio suit leur cours sans chercher à les diriger, les domestiquer.

Sangue del mio sangue est une énigme aux mille facettes, un parcours non balisé comme les affectionne David Lynch

Le film qui en découle est particulièrement hétéroclite et déconcertant, son réalisateur s’étant mis en retrait et agissant plutôt en aval du récit (en réaction à la matière de celui-ci) qu’en amont (en fixant un sens qui modèlerait ce contenu). Sangue del mio sangue est une énigme aux mille facettes, un parcours non balisé comme les affectionne David Lynch – la violente césure médiane n’est pas sans évoquer celle de Lost highway. De part et d’autre de celle-ci se croisent le grotesque appuyé d’une scène de farce à l’italienne et la poésie imprévue d’une reprise chorale de Nothing else matters de Metallica, le reflet inversé du Sourire de ma mère (un protagoniste du procès veut réhabiliter son frère prêtre, qui s’est suicidé et se voit donc répudié par l’Église) et un entretien avec un vampire dans un cabinet de dentiste, dépouillé de tout effet spécial. Le liant du long-métrage est moins dans son contenu que dans son exécution, les thèmes qui affleurent – lutte entre passions terrestres et amour divin dans la première partie, dépit quant à l’état de l’Italie contemporaine dans la seconde – important moins que les éclats de mise en scène déclenchés par les différentes situations.

Sangue del mio sangue est une œuvre gratuite, en cela qu’y règne avant tout le plaisir de filmer. Tous les moments où l’ambiguïté de l’action se fait plus intense (les épreuves que doit subir la nonne accusée de sorcellerie, les interactions entre le vampire et les autres personnages, le final où les deux époques s’enchevêtrent) inspirent à Bellocchio des séquences étonnantes, parfois même bouleversantes. Le collage de deux désirs de film ne donne peut-être pas un grand film, mais il fait de Sangue del mio sangue un espace où se déploie du grand cinéma. Des grands films, Bellocchio en a réalisés suffisamment au cours de sa carrière pour être désormais à même de s’écarter de cet objectif, et ouvrir son horizon à d’autres gestes plus singuliers, plus incertains. Le geste de Sangue del mio sangue est investi d’un souffle et d’une âme qui suffisent à le placer bien au-dessus des pénibles efforts vus chez la plupart des concurrents du cinéaste italien en compétition à Venise, et au-dessus de la mêlée cinématographique dans son ensemble.

SANGUE DEL MIO SANGUE (Italie, France, Suisse, 2015), un film de Marco Bellocchio avec Roberto Herlitzka, Piergiorgio Bellocchio, Lidiya Liberman, Alba Rohrwacher. Durée : 108 minutes. Sortie en France le 7 octobre 2015.