REMEMBER, la mémoire dans l’affreux

Suivant les consignes de son ami Max, vieillard cloué dans son fauteuil, Zev fait fi de sa démence et s’échappe de sa maison de retraite pour identifier parmi quatre hommes le nazi responsable de la mort de sa famille, soixante-dix ans plus tôt à Auschwitz : à partir d’un scénario que l’on croirait balisé comme une carte routière, à tort, Atom Egoyan réalise un thriller aux bons effets de manches et montre, sans forcer, jusqu’à quel point le grand âge nous transforme, et pas seulement physiquement.

 

Atom Egoyan fait partie de ces visionnaires qui ont eu 15 ans d’avance pendant 15 ans et qui, au bout de ce temps imparti, se sont complètement écroulés. Très fin commentateur de tous les types d’images, de leur circulation et de leur rôle dans notre mémoire, le cinéaste canadien a fini par radoter avec Adoration en 2008, pour ensuite complètement lâcher l’affaire du discours théorique et privilégier le thriller pur, avec de moins en moins de réussite. Le cocktail molotov qui sert de pitch à Remember n’était pas de nature à rassurer. Shoah + vengeance + démence sénile + road movie : au mieux, Egoyan nous resservait une resucée de Vengeance de Johnnie To (sans la flamboyance) ; au pire, il se vautrait façon This Must Be the Place (sans Sean Penn perruqué) en renvoyant maladroitement dos à dos victime et tortionnaire.

Si elle n’est pas non plus ébouriffante, la qualité globale du film a de quoi étonner. L’éthique est préservée grâce à une pirouette scénaristique qui évite, à la manière d’un pilote de bolide esquivant in extremis l’obstacle grossissant, l’équivalence redoutée entre un vieux juif voué à devenir assassin et le nazi qui lui sert de cible (et tout en respectant le modus operandi selon lequel le vengeur devient comme sa proie ; un exploit dans ce contexte). Les indices qui lui préparent le terrain sont en plus semés avec une discrétion que n’aurait pas reniée Shutter Island, toutes proportion gardée et comparaison qualitative mise à part.

Remember pourrait être à ranger sur la même étagère qu’Amour de Haneke ou The Visit de Shyamalan, au rayon de ces films se demandant à partir de quel âge on devient un étranger aux yeux de nos proches.

REMEMBER d'Atom EgoyanEt parce que la mise en scène d’Egoyan est plus soucieuse de bien charpenter l’histoire que d’inspirer de grandes leçons de vie, elle gagne sur les deux tableaux. Notamment lorsque le protagoniste, Zev, se rend chez un suspect qui vit dans une bicoque près d’une carrière, où l’on fait exploser la pierre toute la journée. Les sirènes préalables à chaque détonation, le fracas qui s’ensuit, la décoration de la maison : tout concourt à rappeler la Seconde Guerre mondiale et à faire du très concret voyage dans l’espace, une remontée subjective dans le temps comme celles qui parsèment les journées de Zev (amnésique surtout quand ça arrange le film, on le concède).

Il y aussi un effet rebours plus global, vers Auschwitz, suggéré par l’évolution des musiques que le héros joue au piano, mais rien ne tiendrait la route sans l’interprétation de Christopher Plummer. Même en vieillard récemment veuf et sujet à de graves troubles de la mémoire, il garde sa stature et n’éteint jamais trop longtemps la lumière dans ses yeux. C’est en lui que se cache la plus belle mise en abyme du film : celle qui fait de toute identité un rôle que nous nous astreignons à jouer si longtemps qu’il transforme les mensonges en vérités gravées. Sur ce thème, Remember pourrait être à ranger sur la même étagère qu’Amour de Haneke ou The Visit de Shyamalan, au rayon de ces films se demandant à partir de quel âge on devient un étranger aux yeux de nos proches.

 

REMEMBER (Canada, Allemagne, 2015), un film d’Atom Egoyan, avec Christopher Plummer, Martin Landau, Dean Norris, Bruno Ganz, Jurgen Prochnow. Durée : 95 minutes. Sortie en France le 23 mars 2016.