MIA MADRE, le conservatisme charmeur de Nanni Moretti

Nanni Moretti peut apprécier le changement, mais il est plus à l’aise quand rien ne bouge. Dans Mia madre, une mère devrait être éternelle, Wim Wenders aussi et le latin ne jamais disparaître. Quand il est prôné avec amour, ce conservatisme est supportable, mais difficile à partager.

 

Au chevet de sa mère, Margherita n’a plus la tête au travail. Réalisatrice d’un film dont la vedette est ingérable, il ne lui reste plus que ses nuits ou le temps d’une lessive pour songer à sa propre vie, à sa mère, à ce qu’elle va lui laisser, un terrible vide en premier lieu. Lors d’une de ses divagations, Margherita parcourt à rebours une interminable file d’attente de cinéma. Les spectateurs patientent pour Les ailes du désir de Wim Wenders, ce qui les rapproche d’autant plus de mortels qui attendent la fin de leur séjour sur terre. Margherita passe devant sa mère puis s’arrête face à elle-même, à vingt-cinq ans, toute la file devant elle. Elle croise aussi son frère, incarné par Moretti, qui la retient pour lui donner un conseil professionnel : «Brise tes schémas mentaux. Même si c’est 1 sur 200…».

John Turturro dans MIA MADRENanni Moretti fait cette suggestion à sa réalisatrice fictive mais il ne l’applique absolument pas à son propre film. Faute avouée, à demi pardonnée. Le cinéaste est conscient que cela est plus facile à dire qu’à faire. L’inspiration artistique, ça se préserve et se travaille, rien n’est plus difficile. Alors si Moretti ne se sent pas capable de se renouveler, de changer ses habitudes formelles et thématiques – on est face à une nouvelle tragicomédie sur la famille, le deuil et le cinéma – peut-être vaut-il mieux qu’il reste sur ses acquis, mais qu’il les glorifie, qu’il affirme qu’une telle inertie est judicieuse quand elle exalte des valeurs qui lui sont chères. Pour autant, Mia madre n’est pas un film strictement conservateur. Moretti ne dit pas que le monde d’aujourd’hui vaut moins que celui d’hier, seulement qu’il aime le passé et ne prend pas le temps de tant goûter le présent. Ici, par exemple, le cinéma contemporain n’existe pas : son film dans le film n’est pas daté, et les citations cinéphiles renvoient inlassablement à des amours de toujours (de Wim Wenders au film noir hollywoodien des années 1950).

La revalorisation des racines, celles d’un présent et d’un futur qui ne sont déjà plus les siens mais ceux de la génération suivante, personnifié par le personnage de sa nièce, passe aussi par la prépondérance du latin au sein de l’intrigue. Son instruction, généralement remise en question aujourd’hui, ne l’est aucunement par la famille de Margherita. Plus le récit avance, plus la langue morte reprend vie. Leçon imposée pour l’adolescente, le latin devient un plaisir partagé par sa mère, son oncle et sa grand-mère.

Moretti se place, comme toujours, en intellectuel nécessaire, balise pour un monde qu’à défaut de condamner ou de juger dégénéré, il traverse avec un regard simplement inquiet. L’avenir de l’art ou de l’éducation, il n’a pas besoin de se l’imaginer ou d’en préjuger pour estimer que l’avant, lui, est satisfaisant. De même, inutile de supposer de la valeur de leurs vies après la mort de leur mère, pour que son personnage et celui de sa sœur Margherita estiment que l’avant était parfaitement heureux. Seulement, l’objectivité manque. Quand des amis de la grand-mère, anciens élèves du professeur, leur rendent visite et confient que pour eux aussi elle était «comme une mère», c’est le sentiment voire l’espoir secret de Moretti que l’autre ressente ce qu’il ressent. Son amour des belles choses, il aime à penser que ses contemporains le partage précisément. Et notamment ses recettes maison. Alors quand il systématise l’affleurement de l’émotion dans son film par une proposition formelle, simple, efficace et maîtrisée par ses soins depuis longtemps, il espère sûrement emballer et conforter son spectateur. Léger travelling avant sur le visage d’un personnage et intensification adéquate de la musique, encore et encore. A regret, ça devrait mais ça ne prend pas.


MIA MADRE (Italie, 2014), un film de et avec Nanni Moretti, aussi avec Margherita Buy, John Torturro. Durée : 102 min. Sortie en France le 2 décembre 2015.