DALLAS BUYERS CLUB, parfait prétendant aux oscars (jusque dans ses impasses)

Au vu de son extraordinaire renaissance ses derniers temps, la possibilité que Matthew McConaughey emporte le prochain Oscar du meilleur acteur ne serait que justice. Que cette récompense lui soit décernée pour sa performance dans Dallas buyers club répondrait à une logique d’une autre sorte, et autrement plus efficace : la capacité à se couler parfaitement dans le moule des films et des rôles qui raflent à coup presque sûr les statuettes dorées.

C’est enfoncer une porte ouverte que de dire qu’il y a une recette pour repartir gagnant des Oscars. Recette en deux temps, où la mise en branle de la machine marketing vient prendre le relais du travail de mise en pratique consciencieuse, au cours de la production du film, du cahier des charges officieux des machines à Oscars. En haut de la liste des éléments à fournir, on trouve le fait de raconter l’histoire vraie (exigence n°1), d’un être dont le destin individuel exceptionnel (n°2), et qui le meurtrit jusque dans sa chair (n°3), mais auquel rien ne le prédisposait pourtant (n°4), a valeur de symbole d’un combat et/ou d’un préjudice infligés à un groupe tout entier (n°5). La cuvée des Oscars 2013 comporte deux films remplissant scrupuleusement ces cinq critères, Dallas buyers club et 12 years a slave. Deux films qui, chacun à sa façon, lorgnent sur l’héritage d’un même modèle, comme par hasard le mètre-étalon du succès mémoriel aux Oscars : La liste de Schindler. En ce qui concerne 12 years a slave le lien est d’ordre collectif, on l’a déjà analysée dans ces pages pas plus loin qu’ici. Dans le cas de Dallas buyers club, la connexion se fait au niveau de l’individu. Au terme de son parcours le héros du film, Ron, va finir tel Schindler en saint sauveur d’âmes qu’il avait pourtant été conditionné à mépriser – les homosexuels séropositifs, qu’il se met à fournir gracieusement en médicaments s’ils n’ont pas de quoi payer leur adhésion au club clandestin qui donne son titre au film. Tel Schindler, encore, Ron sacrifie non seulement son gain mais également son capital. À son assistante qui lui fait remarquer qu’ils n’ont plus d’argent en caisse, il répond « Vends la voiture » ; soit le sacrifice ultime qu’il peut faire, étant donné que ne plus avoir de voiture revient à se mettre au ban de la communauté américaine.

Dallas buyers club ne lorgne pas seulement sur La liste de Schindler, mais aussi sur Philadelphia, autre lauréat des Oscars 1993 – c’est ce que l’on appelle mettre les bouchées doubles. Séropositif rongé par le sida lors de la pire période de l’épidémie naissante, Ron vit le même calvaire sanitaire et judiciaire que le héros du film de Jonathan Demme. Et Matthew McConaughey, comme Tom Hanks, paye physiquement de sa personne pour figurer ce martyre à l’écran. C’est évidemment impressionnant, donc très souvent payant, mais cette performance de McConaughey n’est pas la plus mémorable parmi sa folle série de rôles ces deux dernières années (Magic Mike, Killer Joe, Mud, Le loup de Wall Street, et le dernier en date dans la série True detective). La plus voyante, à n’en pas douter, et néanmoins très puissante et émouvante, c’est sûr. Les mêmes considérations valent pour Jared Leto, sidérant en associé travesti. Ensemble, les deux comédiens assurent la moitié de la réussite du film, en compensant les travers conséquents de la mise en scène. Coupable du Café de Flore de sinistre mémoire, le réalisateur Jean-Marc Vallée est ici cantonné à un rôle d’exécutant, ce qui l’empêche de tartiner Dallas buyers club de la même dose de poésie à la noix. Ses effets de manche formels minables sont toujours là, mais réduits à la portion congrue. Par contre, Vallée procède avec zèle à une autre pratique courante de la machine à Oscars : le racolage actif du spectateur. Tous les mauvais moyens sont bons pour y parvenir, du montage cut à l’introduction d’un second rôle féminin superflu (dont se voit chargée Jennifer Garner), des clins d’œil appuyés pour forcer notre complicité au refus de creuser les aspects techniques – médicaux, légaux, etc. – au cœur des événements, de peur de nous perdre. C’est surtout marquant dans l’épilogue, qui en devient bâclé et confus.

On a parlé d’une moitié de réussite due aux acteurs, l’autre est le fait du sujet même du film. Sa portée humaniste et politique est si forte, aujourd’hui encore, qu’elle suffit à rendre Dallas buyers club globalement bon. Au passage il faut reconnaître la contribution de Vallée, lorsqu’il laisse le temps à une scène de se poser au lieu de l’émietter et de la surcharger. Celle au supermarché, par exemple, exprime de très belle manière la rupture de Ron avec son ancien entourage homophobe ; et, à travers ce geste, l’idée majeure que tout rejet haineux de cet ordre est le fruit d’un phénomène d’entraînement, de groupe, qu’il est fondamental et possible de rompre. Dallas buyers club aborde plus frontalement encore la question d’une autre revendication, celle d’une sécurité sociale pour tous, sans conditions. On sait bien à quel point on en est loin aux USA (ce qui ne veut pas dire qu’ailleurs, chez nous par exemple, la situation soit idyllique), et ce que le film raconte met en exergue la violence autant que l’absurdité de cela. Il faut ici un dealer à la Breaking bad pour instaurer pour les gays mourant du sida un tel système, à la simplicité pourtant enfantine : une cotisation adaptée à vos moyens = des soins adaptés à vos besoins. Parce qu’il porte ce message, et pour les corps et les visages qui le portent, Dallas buyers club est un film nécessaire – mais pas suffisant.

DALLAS BUYERS CLUB (USA, 2013), un film de Jean-Marc Vallée avec Matthew McConaughey, Jared Leto, Jennifer Garner… Durée : 117 minutes. Sortie en France le 29 janvier 2014.