LA FILLE DE NULLE PART de Jean-Claude Brisseau

Le Président du jury de Locarno 2012, Apichatpong Weerasethakul, a décerné le Léopard d’or à La fille de nulle part. A près de 70 ans, Jean-Claude Brisseau reçoit la première récompense majeure de sa carrière. Moins un film-somme – en somme, tous ses films le sont – qu’un parfait aboutissement : une nouvelles histoire de femmes, de chemins intérieurs et de passation.

Entre quatre murs, une partition à deux corps : celui de Michel, vieil homme solitaire incarné par Brisseau et celui, d’abord blessé bientôt soigné, de Dora, jeune femme qu’il recueille chez lui. Depuis qu’elle est entrée dans sa vie, Michel s’amuse de nouveau, « comme un enfant ». Quand il confesse le mal-être qui était le sien depuis la mort de sa femme, sans le savoir, il nuance son propos. Heureusement, comme dans A l’aventure (2008) (il faut se remémorer les charmants monologues d’Etienne Chicot), comme dans Les savates du Bon Dieu (2000) (et ses belles répliques à double-sens), l’inconscient prend les devants. Durant cette confession, Brisseau fait s’adosser son personnage contre un poteau, et sur celui-ci est inscrit : « Je ramasse ». Le pauvre Michel est à la ramasse. La mélancolie gagne encore la partie.

Le bonheur n’est qu’éphémère chez Brisseau. Déjà, dans Un jeu brutal (1983) et Céline (1992), lorsqu’une jeune fille venait délivrer le personnage principal de ses afflictions, son aide était limitée dans le temps. La fille de nulle part se referme sur le même geste qu’Un jeu brutal, vingt ans plus tôt : le fantôme du protagoniste revient dire adieu à celle qui sut le soulager momentanément de ses tourments. De leurs premiers échanges jusqu’à leurs adieux, la relation qui unit Michel et Dora est séduisante. Mais si le couple occupe tout l’espace, les visages les plus marquants du film ne sont finalement pas les leurs.

Deux apparitions furtives attirent l’attention du spectateur. L’une saura stimuler sa compréhension de l’intrigue, quand l’autre semble éclairer les intentions profondes du cinéaste.

 

La première femme. Durant l’une des rares scènes en extérieur, Michel croise une ancienne étudiante (interprétée par Lise Bellnyck, une fidèle du cinéaste). La jeune femme l’embrasse et le trouble. Brisseau a confessé avoir manqué de couper ce passage au montage du fait de sa trop grande résonance avec sa propre vie ; il y est dit que Michel était enseignant et passionné de cinéma américain. Brisseau a finalement gardé la scène, et c’est tant mieux. C’est lorsque l’étudiante réapparait en fantôme, quelques séquences plus tard, que son visage prend une toute autre valeur. Grâce à lui, le spectateur perçoit autrement les spectres qui hantent Michel : ce ne sont pas des oiseaux de mauvais augure, pas plus des anges exterminateurs, ces femmes s’apparentent plutôt à d’anciennes conquêtes du professeur retraité. Reste à savoir pour quelles raisons ces fantômes le persécutent. L’explication se dévoile par une nouvelle apparition.

 

La seconde femme. Quand Michel tend une photo à Dora, sur laquelle est immortalisée son épouse, les inconditionnels de Brisseau reconnaissent une figure bien aimée : María Luisa García. Monteuse, costumière, actrice pour le cinéaste depuis vingt ans, elle prend ici les traits de la femme décédée de Michel. Alors, si lui voit en Dora son premier amour ressuscité, le spectateur peut tout autant supposer que Virginie Legeay, qui incarne Dora à l’écran, soit une réincarnation de María Luisa García. Comme son ainée, l’actrice a déjà été actrice et assistante-réalisatrice pour Brisseau. Une épouse ou sa remplaçante, une collaboratrice ou sa suppléante ; il est bien question ici d’anges gardiens, de passation et de résurrection. Michel les aime autant l’une que l’autre, Jean-Claude aussi, suppose-t-on. C’est cet amour, soudainement ravivé, qui provoque la colère de spectres à l’encontre de Michel. Leurs apparitions, inventives et variées, se hissent au niveau de grandes frayeurs du cinéma d’épouvante. Si la fée de De bruit et de fureur (1988) préfigurait celle de Sailor and Lula (David Lynch, 1990), les fantômes de La fille de nulle part s’invitent avec la même indolence glaçante que les visages les plus étranges de Twin Peaks (1992) ou Mulholland Drive (2001).



Ce petit jeu des comparaisons n’empêche pas de considérer La fille de nulle part comme une œuvre éminemment « personnelle » dans l’œuvre de son auteur. Or, si Brisseau tient le rôle principal de son dernier film, celui d’un professeur à la retraite doublé d’un passionné de cinéma ; si les décors sont ceux de son propre appartement ; le cinéaste refuse de reconnaitre la part d’autobiographie que chacun serait tenté d’y déceler. Autobio non, mais auto-produit oui. C’est cet autre don de soi qui, paradoxalement, alloue au film ce qualificatif souvent galvaudé : le fameux film « personnel ». Au-delà des comédiens amateurs et des décors réels, l’un des frais de tournage principaux fut l’achat d’une caméra numérique. Et c’est cet objet, pratique et peu onéreux, idéal pour mener à bien des projets limitant infrastructures, soutiens financiers et regards extérieurs, qui permet au créateur de se livrer dans ce qu’il possède de plus intime. Le mode d’enregistrement ne régente plus seulement un régime d’images, mais saisit tout autant les vibrations intérieures de celui qui les ordonne. La révolution numérique est finalement moins esthétique qu’affective. Tout donner, sans réserve, se laisser bercer, se laisser sonder : voilà qui permit à Coppola d’enfanter L’homme sans âge, Tetro et Twixt entre 2007 et 2012, ou à Kim Ki-Duk de façonner Arirang de 2008 à 2011. Le dernier-né de cette illustre famille, c’est La fille de nulle part. Un cadeau inestimable pour les adorateurs de Brisseau.

 

LA FILLE DE NULLE PART (France, 2012), un film de et avec Jean-Claude Brisseau, et aussi avec Virginie Legeay, Lise Bellnyck, Claude Morel. Durée : 91 min. Sortie en France non déterminée.