DEAUVILLE ASIE 2012 dans tous les bons coups ?

Le buzz autour du film d’action indonésien The Raid de Gareth Evans enflait sur Internet depuis des semaines. Les échos très favorables depuis Toronto et Sundance annonçaient un raz-de-marée. A Deauville, aucun de ses concurrents de la section « Action Asia », n’allait pouvoir lui résister. Et pourtant. Le jury présidé par la comédienne Isabelle Nanty lui a préféré Wu Xia de Peter Ho-Sun Chan. Une décision inattendue, mais tout à fait louable.

Transcendant son appartenance à la section « Action Asia », The Raid était peut-être le film le plus attendu de cette quatorzième édition du festival deauvillais. Le programme était alléchant : l’assaut musclé d’un immeuble infesté de criminels par un escadron de police. Tout comme un film chapitré, une fiction qui avance étage par étage possède le défaut de rendre immédiatement discernable ses éventuels problèmes de rythme. Ici, c’est le souffle-court de la narration qui déçoit. Comme si le réalisateur Gareth Evans, incapable de maintenir la cadence, prenait l’ascenseur à mi-parcours. Les premiers étages arpentés le sont avec une fougue remarquable et, détail suprême, le décor se veut encore partie prenante de l’intrigue. L’environnement est malléable, utilisé par les personnages lors de combats époustouflants : le sol se creuse, les murs se transpercent comme du papier de riz et un frigo à l’arrière-plan peut se mouvoir en pièce maîtresse d’une séquence façon Time & Tide (Tsui Hark, 2000). Cette inventivité ne dure pas. The Raid retombe ensuite dans les travers d’Ong Bak (Prachya Pinkaew, 2003). Sans s’abaisser à user de replays comme son ainé, Evans lorgne lui aussi vers la simple démonstration martiale à mesure que le film se déploie. A deux reprises, l’un des personnages (joué par Iko Uwais, le chorégraphe du film) s’isole dans une salle vide pour en découdre avec ses adversaires. Une décision scénographique et narrative tristement démissionnaire.

Il y avait pourtant matière à épuiser chaque recoin de l’immeuble. Or, The Raid n’exploite jamais la variété de visages et de vices grouillant dans ses dizaines d’appartements. Pas de seconde lecture possible, pas de prétention d’allégorie sociologique : la bâtisse ne se fait jamais microcosme des maux de la société indonésienne. C’est donc toute proportion gardée que le film peut rappeler Himizu (en compétition cette année à Deauville) ou J’ai rencontré le diable (hors compétition l’an passé). Dans le Japon de Sono Sion comme dans la Corée du sud de Kim Jee-woon, un déséquilibré voire un monstre se tapit potentiellement derrière chaque porte entrouverte par le héros. Cette caractérisation glaçante reste au stade d’ébauche dans The Raid. Un personnage s’impose même en exception confirmant la règle : tel un Harry Brown ayant vu son quartier contaminé par des voyous mais ne voulant pas le quitter pour autant, l’un des voisins est un honnête citoyen entouré de drogués, dealers et tueurs. Son sourire, énigmatique, lors d’un des derniers plans du film laisse envisager qu’il puisse suivre les pas criminels du personnage incarné Michael Caine dans un envisageable The Raid 2. D’autres détails laissent augurer d’une suite possiblement imaginée dès l’écriture du film : les producteurs du film communiquent sur « 30 étages » alors que le « boss final » n’est qu’au 15ème ; ce même vilain hésite à contacter son « Maître » à un moment critique ; l’un des méchants rit sardoniquement vers la fin comme pour annoncer que rien n’est achevé. Une impression qui vient renforcer le sentiment d’assister à un film-concept à demi-exploité. Les décors interactifs rapidement abandonnés, les écrans de contrôle sous-exploités et les étages évités enrichissent le constat.

Wu Xia, une relecture souvent humoristique de A History of Violence

Si la majorité des festivaliers s’en offusquerait, il reste possible, pour toutes ces raisons, de lui préférer Wu Xia. Présenté en Séance de minuit au dernier Festival de Cannes, le film de Peter Ho-Sun Chan (Perhaps Love, Les seigneurs de la guerre) est pourtant atteint d’un mal assez comparable, buttant lui aussi sur sa promesse de départ. Une différence essentielle les dissocie : Wu Xia s’en amuse délibérément. A la suite d’un premier combat, volontiers loufoque, dans lequel deux voleurs maladroits trouvent la mort en tentant de cambrioler une échoppe, Peter Chan revient sans cesse sur les circonstances de l’incident. Les théories se multiplient et dévoilent toujours plus l’implication d’un mystérieux et courageux client (s’agissant de Donnie Yen, le secret n’était pas bien gardé). Le film prend alors des allures de relecture, souvent humoristique, de la trame de A History of Violence de David Cronenberg (2005). La mécanique de la redite dure un temps, puis le récit apprend de nouveau à se réinventer sur la durée. C’est l’une des forces de Wu Xia : parfois frappé de léthargie, puis capable de se soigner voire de se ranimer, il rappelle ses propres personnages qui maîtrisent l’acupuncture, qui agissent sur leurs méridiens et points vitaux. Dans une mesure moindre, deux autres films de la section « Action Asia », Warriors of the rainbow : Seediq Bale et The Sword Identity, ont su eux aussi repousser un ennui latent par quelques relatives fulgurances.

Warriors of the rainbow, fresque guerrière taïwanaise de Wei Te-Sheng, avait été  premièrement repéré en compétition à la Mostra de Venise 2011. Sur place, nombreux furent les journalistes à quitter la salle, et à pouffer de rire pour certains d’entre eux avant de se défiler. Le film n’a pourtant rien de désastreux, les passages les plus maladroits étant souvent contrebalancés par des incartades lyriques bienvenues. Un modèle de film casse-gueule, avec un dosage opportun de scènes grotesques et d’autres charmantes, au point d’être rangé de justesse dans la catégorie de ceux dont on se souvient… malgré tout. Le balancier entre saynètes anodines et presque crétines, et des séquences nettement plus enthousiasmantes, penche aussi dans le bon sens pour The Sword Identity. Présenté lui aussi à Venise, dans la section Orizzonti, puis aux Festival des 3 Continents de Nantes, le wu xi pian  (film de sabres chinois) de Xu Haofeng, pourrait être sommairement décrit comme l’équivalent cinématographique de que ce fut Bushido Blade (1997) dans le monde des jeux vidéos. Il y est aussi question de combats ultra-réalistes qui peuvent s’achever en une attaque et autant de seconde si le coup est suffisamment bien porté. L’austérité, plaisante au demeurant, du jeu édité par Squaresoft n’est pas de mise dans The Sword Identity, en revanche. C’est dans la farce que le premier essai de Xu Haofeng convainc le moins.

Headshot : une photographie étincelante et un tempo à part, idéalement indolent

Passés plus inaperçus auprès des festivaliers normands, les deux derniers compétiteurs du corpus « Action Asia » étaient coréen et chinois : War of the arrows de Kim Han-min et The Sorcerer and the white snake de Tony Ching Siu-Tung. Le célèbre réalisateur et chorégraphe hongkongais tourne désormais en Chine continentale, comme beaucoup (trop) de ses paires. Un changement de cap pour le genre, qui semble par ailleurs condamné à l’immobilisme sur de nombreux autres points : il suffit de regarder la tête d’affiche du film (Jet Li) autant que les mots clés « sorcier » et « serpent blanc » pour en juger, avec juste ce qu’il faut de mauvaise foi.

Présenté Hors Compétition, Headshot de Pen-ek Ratanaruang aurait été pleinement éligible dans la catégorie « Action » de Deauville Asia. Quelques minutes suffisent pour s’assurer que le dernier Ratanaruang se rapproche de ses précédents sur deux points, au moins : une photographie étincelante et un tempo à part, idéalement indolent. Des attentes espérées pour des qualités essentielles, auxquelles l’auteur de Vagues invisibles appose une trame originale. Headshot, c’est l’histoire d’un tueur à gages, fraichement débarqué dans le métier, qui a la particularité de voir le monde à l’envers depuis qu’il a reçu une balle dans la tête. Le récit pourrait paraitre d’autant plus singulier qu’il est conté dans le désordre. Bien entendu, « singulier », il faut le dire vite. Le jour de sa présentation à Deauville, deux autres films épousaient la même structure désordonnée : The Sun-beaten Path et I Carried you home. A ce petit jeu, Ratanaruang s’en sort mieux, toutefois : l’éparpillement narratif étant infiniment plus complexe et l’histoire néanmoins limpide de bout en bout. Un seul regret : le film n’exploite pas à fond son principe de monde inversé à travers les les yeux du héros. Si certaines perceptions troublées pour le spectateur font leur effet, ceci ne lui sert pas pour autant à déceler certains détails dans le cadre qui aurait échappés à ses ennemis, par exemple. L’approche de Pen-ek Ratanaruag est plus sentimentale ; ce qui n’aurait pas dû étonner au regard de ses films passés. Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont son protagoniste aborde le nouveau monde qui lui fait face, c’est sa capacité à préciser sa vision et, in fine, à reporter cette habileté sur l’un des quatre autres que la nature lui a donné. Au-delà de ses images, de ses cadres, tous sublimes, le film se veut dès lors moins spectaculaire que résolument sensible.
En cela, Headshot n’avait peut-être pas toutes ses chances pour décrocher le Lotus d’or s’il avait concouru dans la section « Action Asia ». Ce qui ne l’aurait pas empêché d’être le challenger le plus séduisant cette année.

Pour retrouver le Palmarès complet de la 14ème édition du Festival du Film Asiatique de Deauville, c’est ici.