HIMIZU de Sono Sion

Un adolescent se débat dans un Japon post-tsunami, livré à des adultes rendus fous par la douleur : Sono Sion livre un film bipolaire, d’abord éœurant par sa colère excessive, puis émouvant.

Le style de Sono Sion ne connaît pas la retenue. Le chemin étroit et sinueux qui mène à la réussite artistique, lui, il le parcourt au volant d’un bulldozer. L’excès, c’est la marque de fabrique de ce réalisateur japonais, apprécié autrefois des seuls amateurs de cinéma bis, et devenu fréquentable au gré de ses sélections en festival. Après Cold Fish, présenté en 2010 à Venise, et Guilty of Romance, à la Quinzaine des Réalisateurs 2011, voici Himizu, premier volet de ce qui s’annonce être une trilogie (et vu le rythme de travail de Sono Sion, elle devrait être vite bouclée). Sa particularité est d’avoir été tourné dans l’urgence, juste après le déferlement du tsunami de mars 2011. Des vues sur les ruines, authentiques, viennent satisfaire la curiosité suscitée par cette démarche qui, même si l’on croit avoir déjà vu sur Internet ou à la télévision tout ce qu’il était possible de montrer, n’a rien perdu de son intérêt. Au contraire. En débarquant caméra à l’épaule dans le no man’s land, Sono Sion prive Youtube ou les JT de leur monopole de l’actualité et de la catastrophe. C’est déjà ça, mais ça ne suffit pas à devenir le nouveau Rossellini, surtout quand s’exprime un goût aussi débridé pour la débilité que celui du réalisateur japonais.

Sion s’intéresse à un adolescent, Sumida, héritier malgré lui d’un commerce de location de barques et de quelques parias ruinés par le tsunami, devenus SDF. Il apparaît rapidement que ces personnages incarnent l’exact inverse des japonais interviewés au lendemain du drame. Aucune dignité ici, pas d’apaisement, ni de sobriété, mais une fureur constante, une haine des parents envers leurs enfants, et un nihilisme revendiqué au travers de longs passages à tabac ahurissants de bêtise et de méchanceté. Il faut subir une heure de ce traitement, avant de comprendre les intentions retorses de Sono Sion : exhiber une douleur mise en sourdine par les conventions japonaises, et montrer qu’une catastrophe, contrairement à l’optimisme de bon aloi dont le prof du protagoniste se fait le porte-parole, ne prépare pas forcément à un rebond.

Dans le Japon d’Himizu, seuls les sales types ont survécu. Ceux qui ne sont pas des ordures le deviennent en tentant de tuer leurs semblables, et de faire ce que le tsunami n’a pas su faire à leurs yeux, en débarrassant la Terre de ses nuisibles. Cette donnée enfin assimilée, le film prend clairement une autre direction, beaucoup plus prometteuse. Ses excès, Sono Sion les met au service d’une partie mélodramatique aux effets inattendus. Au bout des deux heures d’un véritable chemin de croix, une tristesse inconsolable saisit soudain : celle d’un peuple dont la souffrance ne s’est pas arrêtée avec le déblayage des ruines et la coupure du robinet à images. Cela arrive sans sobriété aucune, sur fond d’Adagio de Barber répété encore et encore, jusqu’à la nausée, mais cela arrive. Et c’est aussi ce qui fait du spectateur un survivant, au même titre que les personnages.

HIMIZU (Japon, 2011), un film de Sono Sion, avec Shota Sometani, Fumi Nikaidou, Tetsu Wakanabe, Mitsuru Fukikushi. Durée : 129 min. Sortie en France non déterminée.