STARS AT NOON : espions mais pas trop

Claire Denis n’était plus venue en compétition à Cannes depuis son premier long-métrage, Chocolat (en … 1988), et le projet qui marque son retour n’est pas le moins chaotique. Double changement d’acteur principal, revirement également quant au pays de tournage, lequel tournage fut retardé de plus d’un an et achevé seulement à Noël dernier, ce qui faisait dire à la cinéaste elle-même à Berlin que le film ne serait jamais prêt pour Cannes. Il ne l’est peut-être pas, en effet.

On ne peut en tout cas qu’espérer qu’un film plus convaincant puisse émerger de ce bazar, qui en l’état actuel détricote d’une main (en s’étendant longuement sur le semblant d’intrigue d’espionnage auquel personne ne semble croire, devant comme derrière la caméra) ce qu’il tisse de l’autre – Claire Denis et ses collaborateurs, les Tindersticks à la musique, Eric Gautier à la photographie, signent une atmosphère moite très convaincante. Même si même là il y a un mais : tout le monde, le film, l’héroïne, son interprète, surjoue le frisson de l’exotisme tropical au milieu des guérilleros, ce qui empêche de pleinement croire au premier degré de l’entreprise, tiraillée entre deux désirs, filmer sincèrement cette histoire et savourer la jouissance plus touristique d’une virée dans une Amérique Latine saturée en clichés et où les locaux sont réduits au statut de figurants dans leur propre pays.

Une entreprise tiraillée entre deux désirs, filmer sincèrement son histoire et savourer la jouissance plus touristique d’une virée dans une Amérique Latine saturée en clichés

Le positionnement temporel indécis du film n’aide pas à se fixer soi-même face à lui : son récit prend place dans les années 1980 (la révolution sandiniste au Nicaragua), ses images intègrent concrètement la réalité de la pandémie de Covid (masques et tests PCR), et ses fantasmes convoquent les films noirs des années 1940, avec narration absconse et couple torride et mystérieux. Enfin, plutôt un mirage de couple torride et mystérieux, tant le pauvre Joe Alwyn ne fait pas du tout l’affaire de ce point de vue (par comparaison, Margaret Qualley s’en tire mieux, malgré son surjeu maladroit évoqué plus haut). L’alchimie sensuelle du duo central étant la clé de voûte du film, le point focal censé fixer notre intérêt au milieu d’un récit et d’un contexte fluctuants, nous voilà face à un problème de taille. Avec Robert Pattinson, le premier comédien attaché au projet, on peut imaginer que cela aurait pu mieux fonctionner. Mais le faire revenir à la place de son second remplaçant, c’est au-delà de ce qu’un remontage peut accomplir.

STARS AT NOON (États-Unis, 2022), un film de Claire Denis, avec Margaret Qualley, Joe Alwyn, Benny Safdie. Durée : 137 minutes. Sortie en France indéterminée.