LE RIRE ET LE COUTEAU : prendre la tangente

Plus c’était long, plus c’était bon au 78e festival de Cannes, dont le film le plus puissant de la Compétition (L’agent secret), de la Quinzaine des Cinéastes (Oui), et donc du Certain Regard avec Le rire et le couteau, comptait à chaque fois parmi les plus longs : 2h30 pour les deux premiers cités, et encore une heure de plus pour le dernier nommé. Comme ses confrères brésilien et israélien, le portugais Pedro Pinho met admirablement à profit cette durée pour rendre aussi foisonnante que précise, et aussi dense que vivante, sa radiographie d’un pays, du système d’oppression qui en écrase les citoyens, et d’une voie de résistance possible.

Dans L’agent secret, c’est la dictature militaire qui a sévi au Brésil des années 1960 à 80, et la manière dont elle a restructuré les relations entre les êtres et détruit le mode d’existence de celles et ceux qui s’y opposaient, qui est examinée par Kleber Mendonça Filho. Dans Oui, Nadav Lapid s’attaque avec désespoir et colère à la folie vengeresse et génocidaire qui a pris possession de la société israélienne, et qui la rend aveugle à l’horreur de ses réponses aux horreurs qu’elle a subies. Prenant place en Guinée-Bissau, ancienne colonie portugaise, Le rire et le couteau traite d’un mode de domination moins explicitement violent mais tout aussi ravageur : l’assujettissement économique hérité du colonialisme, aux effets redoublés par le capitalisme mondialisé et immodéré qui étend sa toile jusqu’aux moindres recoins du globe – et qui sait transformer en agent à son service n’importe quelle structure ou personne, même a priori opposée à lui. Le protagoniste, Sergio, arrive ainsi dans le pays en mission pour une ONG, avec pour but la rédaction d’un rapport indépendant sur l’impact environnemental d’un projet de construction d’une route à travers le désert et la jungle. Mais tout dans cet exposé liminaire sera battu en brèche par ce que le film nous révèle peu à peu de la réalité pratique sur place, qui fait que tout est déjà joué d’avance avant l’arrivée de Sergio, pour qui la seule marge de manœuvre restante sera de décider entre finir complice ou victime collatérale de la corruption généralisée.

Le moment présent, étiré et démultiplié, plutôt que l’élaboration d’une histoire reliant le passé au futur

…Ou bien de prendre la tangente, comme il s’en montre adepte dès le prologue du récit, avec le film tout à fait disposé à le suivre dans cette voie. Dans cette séquence qui ressemble plus à une fin qu’à un début, la voiture de Sergio tombe en panne en plein milieu d’un désert indéfini, dans lequel le personnage s’engage alors à pied – avant qu’un raccord soudain le ramène à la civilisation, en pleine ville. L’interprétation la plus logique serait qu’il s’agit d’un flashback, mais il n’en est rien : on nous dira plus tard que Sergio a fait le trajet depuis le Portugal en voiture. On n’aura simplement jamais le fin mot de l’histoire, comme cela se reproduira à plusieurs reprises au fil du récit, Pinho s’octroyant le droit de ne pas toujours s’embêter à résoudre les péripéties rencontrées par ses personnages. Il préfère passer à la suivante, dans une logique s’affranchissant des règles de la fiction, lesquelles intéressent moins le cinéaste que l’énergie spontanée, la vérité instantanée et l’étonnement indéfectible du documentaire. Le moment présent, étiré et démultiplié, plutôt que l’élaboration d’une histoire reliant le passé au futur.

Ce dernier point ouvre la voie à deux adages auxquels Le rire et le couteau insuffle une vie aussi nouvelle qu’intense : que l’histoire (comme la route dont il est question dans l’intrigue) est écrite par les vainqueurs, et que tout film est un documentaire sur son propre tournage. Sur ce second aspect, chaque séquence voit Pinho s’intéresser plus à la scène où elle se déroule – un marché, une discothèque, un baraquement de chantier au milieu du désert, un village tapi dans les méandres d’un fleuve, etc. –, au point d’en faire le véritable et passionnant personnage principal, qu’à la scène qui s’y déroule. En plus de l’enregistrement et de la distinction des lieux réels habituellement en arrière-plan, le documentaire s’applique aussi à ceux qui sont derrière la caméra. Le « colon » (européen, blanc, expatrié en Afrique tropicale) au centre de l’œuvre est un avatar de celui qui la réalise, et de la majorité des spectateurs qui la verront. Dès lors, le récit des aventures de Sergio ne peut être autre chose qu’une mise en abyme de sa position, qui est aussi la nôtre, dans la société globalisée, tout ce qui est local ayant aujourd’hui des racines et des répercussions à l’échelle du globe. Cette position, privilégiée et inévitablement nuisible, car nous sommes tous des opérateurs plus ou moins conscients et volontaires du capitalisme, est brillamment décortiquée au gré des questionnements mi-sincères mi-hypocrites de Sergio, qui émergent de ses rencontres hétéroclites et singulières, et des passionnantes discussions qui s’en suivent –avec une prostituée qui raille sa vaine posture morale « d’homme bien », avec le commanditaire du rapport qui assume pleinement d’avoir pour seul but de récupérer sa petite part du gâteau, et bien d’autres.

Chaque instant grappillé, chaque plaisir non tarifé, chaque rire est une victoire contre la prédation, les coups bas et les couteaux de l’adversaire

Dès lors que ce tableau d’ensemble a été posé et conscientisé, ne reste-t-il qu’à s’abandonner au découragement auquel il invite, et à se laisser porter par le courant de l’exploitation du vivant (humain comme naturel), moyennant une chiche rétribution et un peu plus de confort matériel ? Comme Mendonça Filho et Lapid, Pinho répond par la négative. L’histoire officielle, majoritaire et écrasante peut bien être écrite par les dominants, cela ne peut ni ne doit empêcher celles et ceux qui ne s’y retrouvent pas, et qui aspirent à autre chose, de développer leur propre histoire, à l’abri des regards et des injonctions – quitte à devoir fuir quand il n’y a plus d’autre solution. Dans les trois films, cette création alternative et fragile, germe de la résistance à l’ordre prédominant et violent, s’élabore en retrouvant une échelle et des rapports véritablement humains : un petit noyau d’individus, qui refondent un foyer protecteur et agréable – et dans le cas du Rire et du couteau, charnel, le film faisant la part belle (dans tous les sens du terme) au sexe. Loin de l’obsession mortifère à apposer sa patte et imposer sa loi sur le monde, en remodelant les paysages et en éliminant ce(ux) qui y vi(ven)t, ces mutins n’aspirent qu’à trouver une place paisible où vivre dans ce monde ; à cultiver son jardin plutôt qu’à détruire tous les jardins. Et chaque instant ainsi grappillé, chaque plaisir non tarifé, chaque rire est une victoire contre la prédation, les coups bas et les couteaux de l’adversaire.

LE RIRE ET LE COUTEAU (O riso e a faca, Portugal, 2025), un film de Pedro Pinho, avec Sérgio Coragem, Cleo Diára, Jonathan Guilherme. Durée : 211 minutes. Sortie en France le 9 juillet 2025.

Erwan Desbois
Erwan Desbois

Je vois des films. J'écris dessus. Je revois des films. Je parle aussi de sport en général et du PSG en particulier.

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