Envoyé spécial au… festival du film slovène 2022 : quatre courts de force

Le festival du film slovène a tenu sa première édition à Paris, et son programme comprenait entre autres quatre courts-métrages dont le trait d’union de surface (tous sont l’œuvre de réalisatrices) recouvre quatre manières très distinctes, par leur forme, leur genre et leur ton, de donner corps à l’expression de la condition féminine.

Otava

Otava (de Lana Bregar) est le plus délicat et le plus discret de la bande. On y observe la vie quotidienne, dans une maison isolée à la campagne, d’une grand-mère et de sa petite fille qui vivent côte-à-côte plus qu’ensemble, comme séparées par un mur invisible. La dureté du silence qui règne entre les deux femmes contrebalance la beauté douce des images, jusqu’à ce qu’une unique réplique brise le maléfice, explique au spectateur l’essentiel de ce qu’il y avait à comprendre, et refonde une harmonie tant entre les protagonistes que dans la forme du film. C’est ce que l’on appelle une fin réussie.

Granny’s sexual life

Dans Granny’s sexual life, c’est au contraire le fond qui dicte et rehausse la forme, de manière quasi littérale puisque la réalisatrice Urška Djukić parvient à donner l’impression que son dessin s’improvise au fil de l’eau sur l’écran en réaction aux témoignages lus par la voix-off. Ceux-ci sont beaucoup moins grivois que ce que suggère le titre : la vie sexuelle des grands-mères interrogées par Djukić était en réalité une vie d’oppression et de contraintes, d’absence de consentement et de plaisir. Une vie au service de la vie sexuelle de leurs époux, à la violence totalitaire que le trait railleur et bouffon du dessin aspire à tourner en ridicule.

Steakhouse

Les deux autres courts-métrages du programme, plus concrètement ancrés dans le présent, apportent des réponses plus radicales à l’oppression patriarcale, devenue une seconde peau pour les hommes de ces films qui l’appliquent sans même s’en rendre compte. Lui aussi animé, Steakhouse (de Špela Čadež) démarre comme une histoire d’amour moderne : madame travaille dans un bureau, monsieur prépare le dîner à la maison. Il suffit d’un grain de sable (le retard de madame) pour que la romance tourne au film d’horreur, alimenté par le retour du refoulé brutal du mari. Čadež utilise à merveille le découpage et les gros plans, le silence et les bruits ordinaires, pour générer une tension dérangeante puis insoutenable, qu’elle désamorce de manière tout aussi inspirée, par un retournement de situation qui fait se retourner la violence contre elle-même et, comme toutes les bonnes fables, trouve une morale dans son amoralité.

Sisters

Sisters (de Kukla) fonctionne comme une version à la fois plus réaliste et plus virulente de Steakhouse. Carburant à la rage de ses jeunes héroïnes trop conscientes de l’inégalité et de la violence de leur condition féminine, le récit traverse en ruant dans les brancards tous les lieux publics et privés de la société slovène soumis à la domination masculine – ce sont les mêmes que partout ailleurs, des foyers aux discothèques, du travail aux terrains de sport. Pour survivre dans ce milieu hostile qui fait mine de ne pas l’être, la colère aux aguets (woke, dans son sens originel) individuelle est l’attitude nécessaire ; mais non suffisante tant qu’elle ne se fond pas dans un collectif, la sororité annoncée d’emblée par le titre, qu’il s’agit d’étendre à toutes les cibles de l’oppression. L’intégration au groupe, dans la dernière scène, d’un personnage jusque là tenu en lisière de la narration, accomplit d’une manière aussi inattendue que brillante ce programme de convergence des luttes et de mise en commun des forces. C’est ce que l’on appelle une fin très réussie.

La 1ère édition du Festival du film slovène s’est déroulée à Paris du 29 septembre au 2 octobre 2022.