Envoyé spécial à… Entrevues BELFORT 2021 : douceurs tristes et chronique corse

Deux jours à Belfort furent l’occasion de découvrir plusieurs films marquants, en particulier trois premiers longs-métrages de provenances géographiques et registres très différents.

Depuis sa projection à la Quinzaine des réalisateurs, Toute une nuit sans savoir, de Payal Kapadia, est précédé d’une réputation flatteuse. Est-ce parce que l’attente était dès lors trop haute, toujours est-il que le film, présenté dans la belle sélection « Cinémas indiens, l’artiste face au monde », n’a pas emporté immédiatement ni entièrement mon adhésion. L’objet, composé d’éléments disparates, est somptueux : des images captées par la réalisatrice et d’autres trouvées sur Internet ou offertes par des enregistreurs anonymes. Des archives familiales faisant apparaître une classe moyenne/supérieure indienne dans une période peu définissable, permettant de figurer un gros demi-siècle de la vie quotidienne de ce pays, côtoient le portrait d’un jeune couple dans son intimité, sans effet d’hétérogénéité – au contraire l’harmonie domine. Ma réserve tient au fait que sur le plan politique, on a quand même un peu l’impression de se trouver devant des vignettes : étudiants manifestants scandant d’interchangeables slogans, en face police brutale. Il ne s’agit pas de nier le caractère préoccupant, pour dire le moins, de plusieurs mesures récentes du gouvernement Modi, de la nomination d’un proche du pouvoir à la tête de l’université qui provoqua le mouvement à des politiques plus générales, concernant en particulier la minorité musulmane. Ni la brutalité de la répression des manifestants. Il est tout de même permis de s’interroger sur la portée de ces vignettes témoignant d’événements qu’il est toujours bon de connaître, mais qui réinventent peu le cinéma militant et ses mécanismes trop familiers ; à quelques moments près, comme lorsque la cinéaste filme une policière jeune et avenante, qui paraît lui inspirer une certaine tendresse, s’interroge sur sa vie, avant que l’affrontement ne reprenne. Ainsi, c’est surtout dans l’intime que le film émeut : le passage où la voix off féminine, qui s’adressait à son ancien compagnon dans un registre plutôt élégiaque jusque-là, change de ton, reproche au garçon de n’avoir pas su défier sa famille opposée à cette relation (la jeune femme est d’une caste plus basse), est un pic mélodramatique surprenant qui vient casser la douceur triste un peu trop uniforme jusque-là.

Il est difficile de rendre compte comme il faudrait du rythme de Haruhara-San’s Recorder, avec ses cassures presque imperceptibles

« Douceur triste un peu trop uniforme » pourrait caractériser aussi Haruhara-San’s Recorder, de Kyoshi Sugita. Légèrement compassée, ou contrite, cette peinture de la vie d’une jeune femme les mois suivant le décès d’une proche ? La question se pose un temps puis se résout d’elle-même. Les moments se succèdent, un thé avec une amie qui s’inquiète, les apparitions parfois importunes d’un oncle et d’une tante voisine apportant un gâteau ou proposant une aide, une exposition, la visite d’un condisciple peut-être épris : la lenteur est sans complaisance, adaptée à ce qui est raconté. Le ton se révèle plus étonnant qu’il n’y semblait, avec une part de gêne et de dureté. Il est difficile de rendre compte comme il faudrait de ce rythme, avec ses cassures presque imperceptibles. De l’embarras qui transparaît régulièrement derrière la grande courtoisie de chacun, d’une dépression à la fois tue et probable. Ajoutons que le film fait preuve d’une grande attention à tout ; de sensibilité dans la perception en particulier de notre quotidien avec le Covid, masques qu’on met et retire avec précaution, distance physique accrue, gestes millimétrés. On nous dira que ce n’est pas grand-chose, peut-être en effet se lassera-t-on la dixième fois. En l’occurrence, pour moi, c’était quasiment la première, et de loin la plus convaincante prise en compte d’une réalité qui n’est ni mise au centre ni périphérique – c’est là, ça infuse, imprègne beaucoup de choses et il était temps que ce soit montré.

I Comete emporte l’adhésion en tablant sur son outrance bridée – bel oxymore

Mais c’est I Comete (Pascal Tagnati) qui fut pour moi, plus encore, la révélation du festival. Comment dire l’originalité et la force de cette peinture de la vie d’un village corse à travers une succession de plans fixes ? D’un côté, chaque séquence a sa puissance propre : une scène bavarde est suivie d’une mutique, une brutale d’une plus paisible, on ne saurait dire assez combien le dispositif, loin d’enfermer les choses, se révèle au contraire propice à l’éclosion de moments aux tonalités différentes. Le résultat ne part pas dans tous les sens pour autant : le socle reste fermement naturaliste, mais il s’agit d’un naturalisme habité, sans platitude, un tout petit peu à côté. Le cinéaste ne livre jamais la scène attendue, privilégiant un insolite léger. Une outrance discrète, plus exactement une possibilité d’outrance (car en définitive ça ne déborde jamais) est là en permanence. On sent à chaque seconde que le film pourrait se transformer, aller vers le genre, le porno, la truculence, l’élégiaque, ou encore un curieux romanesque (des histoires d’adoption et d’exil). On ne s’étonne pas alors d’apprendre que l’auteur participa un temps aux Chiens de Navarre. Mais là où l’art de la troupe, ou de Jean-Christophe Meurisse, montre aujourd’hui ses limites dans Oranges sanguines, dont le besoin de surenchère masque mal une moindre inspiration, Pascal Tagnati réinvente la touche, à partir d’un lieu différent (le socle réaliste d’une chronique de village). Il emporte l’adhésion en tablant sur son outrance bridée, bel oxymore, en ne renonçant pas à une dimension existentielle sérieuse – les personnages font classiquement le point sur leur vie, où ils en sont, ce qui les attend ; mais sans la banalité que cet énoncé pourrait laisser craindre, au contraire d’une manière toujours particulière, plus triste ou grinçante ou drôle qu’il n’y paraît.

Autre film fort et âpre, à la construction moins rigide qu’il n’y paraît (une succession de plans-séquences, puissants en eux-mêmes et qui créent un tout), le moyen-métrage russe A Boy. Le réalisateur Vitaly Akimov montre son neveu de dix ans commenter avec astuce et répartie sa situation pour le moins défavorisée sur les plans économique, social et familial, et évoquer des événements (saouleries, morts violentes) qui font froid dans le dos : c’est tout, et c’est beaucoup. Ajoutons que l’œuvre possède un caractère rugueux mais sait aussi cheminer d’une manière surprenante, comme pendant ce long passage où le cinéaste abandonne le garçon pour filmer son grand-père ancien taulard philosophe.

À titre d’addendum (raté à Belfort, rattrapé à Chéries-Chéris), un mot du nouveau court-métrage de Guillaume Lillo, dont on avait salué ici le précédent, Rémy, que Perchés prolonge à plusieurs égards. Il s’agit à nouveau d’un collage de vidéos trouvées sur Internet (sans que la chose se voie : c’est un vrai récit qui se met en place, l’expérimentation ne s’exhibe pas) à travers lesquelles s’exprime un fort mal-être, nous amenant du côté de la maladie mentale. Le film n’est ni complaisant ni une redite, trop créatif pour cela, et laisse deviner une œuvre à venir à la fois très cohérente, sans filet, émotive et imaginative.

La 36è édition du festival Entrevues de Belfort a eu lieu du 21 au 28 novembre 2021.