CHASSEURS DE TRUFFES : la forêt magique

Dans les forêts du Piémont, au Nord de l’Italie, des duos singuliers recherchent un trésor qui l’est autant qu’eux – la truffe blanche d’Alba, qui ne se trouve que dans cette région et dont le prix de vente atteint d’invraisemblables sommets. La consommation et le commerce de la truffe blanche (et sa spéculation) ne pourraient exister sans ceux que l’on trouve au tout début de cette chaîne : les chasseurs et leurs chiens, détenteurs d’une combinaison unique de savoir et de talent, mais avec lesquels les réalisateurs Michael Dweck et Gregory Kershaw (un autre duo) ont surtout à cœur de construire un rapport fait d’amour et d’humanité.

Par sa mise en scène et son montage, Chasseurs de truffes rend explicite le camp dans lequel il se range. Les membres secondaires, voire parasites du commerce de la truffe (revendeurs, responsables d’enchères, chefs, consommateurs finaux) sont observés de loin, sommairement, et à cette distance s’ajoute parfois même une ironie piquante. Dweck et Kershaw n’ont que peu d’intérêt pour ce qu’il advient des truffes une fois extraites de la terre et catapultées au centre de l’attention et des affaires des hommes ; un trait de caractère qu’ils ont en commun avec les héros octogénaires de leur film, pour qui arpenter les bois environnants en quête de ces trésors est un plaisir et une richesse en soi – un jardin secret partagé de manière exclusive avec leurs chiens truffiers.

Ce coin de réel devient un espace secret de conte de fées, où il fait – pour combien de temps encore ? – si bon vivre

Ces derniers sont leurs partenaires de vie privilégiés, bien plus que peuvent l’être leurs épouses et familles – à qui il est par exemple inenvisageable pour les chasseurs de révéler leurs coins à truffes. C’est avec leurs chiens qu’ils partagent la plus grande intimité, et puisque Dweck et Kershaw ont réussi (à force de patience et de camaraderie) à pénétrer cette intimité, ils font de ces chiens les vrais héros du film (au point d’être les porteurs du point de vue subjectif mis en place dans certaines scènes, grâce à une ‘dog cam’ fixée sur leur tête). C’est une autre marque de distinction entre la bulle constituée par le film et le monde extérieur, qui ne regarde ces chiens qu’avec convoitise et cherche soit à les acheter, soit à les éliminer.

Dans cette bulle miraculeusement créée par Chasseurs de truffes, on n’a à aucun moment le sentiment que notre regard ou celui des réalisateurs vient déranger, risque d’abîmer quelque chose. On ne se sent jamais de trop, bien que partageant au plus près l’intimité des chasseurs et de leurs chiens. L’œil photographique de Michael Dweck (qui a une longue carrière dans ce domaine, avant de s’être lancé sur le tard dans le cinéma) capte, par de longs plans fixes superbement composés et à la respiration tranquille, la beauté des paysages du Piémont, la quiétude des lieux, la douceur insouciante de l’existence dans un tel cadre. Ce coin de réel devient un espace secret de conte de fées, où il fait – pour combien de temps encore ? – si bon vivre. Humains et animaux vivent en harmonie, et les hommes rajeunissent en vieillissant, jusqu’à faire le mur pour aller chasser la truffe en pleine nuit dans le dos de leurs épouses.

CHASSEURS DE TRUFFES (The Truffle Hunters, Etats-Unis – Italie, 2020), un film de Michael Dweck & Gregory Kershaw. Durée : 84 minutes. Sortie en France le 21 juillet 2021.