ROJO, quand la démocratie tombe comme un fruit mûr

L’Argentine de 1976 s’apprêtait à subir un coup d’état militaire signant la fin de la courte période démocratique entamée trois ans plus tôt. L’Argentine que Benjamin Naishtat filme avec grand talent et intelligence dans Rojo, dans les semaines qui précèdent cet événement, ne semble pas sur le point de le subir ; elle l’appelle au contraire de ses vœux.

Jeune et prolifique, Benjamin Naishtat en est déjà à son troisième long-métrage à trente-deux ans. Le premier, Histoire de la peur, nous avait paru abscons et hermétique jusqu’à l’insupportable (le deuxième, El movimiento, n’est passé qu’à Locarno et en Argentine). Rojo apporte la solution : trouver un point d’ancrage dans le réel, qui permet à tous de s’y accrocher et de trouver son compte dans le film. Nous saisissons ce qui se joue à l’écran, les enjeux et les conflits ; et Naishtat peut déployer avec une conviction intacte son style friand de surréalisme et de saynètes aussi absurdes et énigmatiques qu’angoissantes et violentes. La façon dont le cinéaste embrasse sans retenue l’esthétique des années 1970, dans les vêtements, les couleurs dominantes, les chansons populaires, renforce le rapprochement naturel que l’on peut faire entre Rojo et le maître du surréalisme au cinéma, Luis Buñuel, et en particulier sa dernière période, contemporaine de l’action du film, celle du Charme discret de la bourgeoisie et du Fantôme de la liberté.

Bourgeoisie et liberté sont deux termes antinomiques dans la province argentine où se déroule l’action de Rojo. Un personnage d’étranger débarquant, à la manière d’un western, dans la ville et dérangeant son ordre établi le lance crûment à la face des notables réunis dans un restaurant : « vous êtes tous des Nazis » (vérité à prendre tant au sens de l’idéologie que de l’exil ayant suivi la Seconde Guerre Mondiale). Après cette scène de repas tout à fait bunuellienne de par son décalage vis-à-vis du réel et le malaise qui en perce, la longue séquence qui suit cet esclandre, et couvre toute la première demi-heure du film, file la métaphore du western. Velléité de rendre la justice soi-même, duels entre hommes, présence du désert aux portes de la ville ; Naishtat filme cet acte liminaire avec une maîtrise et une âpreté saisissantes, avant de nous abandonner aussi froidement que le survivant du face-à-face abandonne le cadavre de son opposant.

L’objectif des personnages proto-dictatoriaux de Rojo est de faire le vide, de creuser une tranchée suffisamment large pour retrouver leur entre-soi fantasmé

Le récit reprend trois mois plus tard, en apparence oublieux de ce qui a eu lieu. Dans cette seconde phase Naishtat va de personnage en personnage, pour observer de nouvelles tensions et péripéties sans association évidente entre elles – un homme d’affaires cherchant à s’approprier une maison abandonnée en contournant les procédures légales, un adolescent éconduit par une fille et jaloux de celui qui parvient à la séduire, un fonctionnaire fédéral dépêché pour administrer la province et qui privilégie une pratique magistrale du pouvoir. Le lien qui se fait progressivement jour entre toutes ces histoires, y compris la première, a précisément trait au pouvoir et à sa captation violente : il s’agit d’éliminer toute forme d’opposition, de contradiction autour de soi. Ou bien, à défaut de mettre la main sur ceux qui portent cette contestation, de se débarrasser de ce que l’on trouve – leurs connaissances, des voix qui rapportent leurs propos.

L’objectif des personnages proto-dictatoriaux est de faire le vide, de creuser une tranchée suffisamment large pour retrouver leur entre-soi fantasmé – celui du dîner bourgeois de l’introduction, ou du spectacle scolaire de la scène finale. Armé de sa mise en scène puissante et de son scénario ambitieux, Naishtat ne dénonce pas bille en tête et de manière indignée cette purge généralisée et insensible. Il la décortique et l’expose pour ce qu’elle est, une lame de fond qui ne vient pas de nulle part, mais est entretenue par les détenteurs des différents pouvoirs (hommes politiques, milieux d’affaires, avocats, policiers) et leurs alliés hors de leurs frontières. Le dernier acte rejoue le duel dans le désert du premier, mais sous la forme d’une mascarade : le détective privé chilien venu enquêter sur le crime se révèle être dans le même camp que l’assassin qu’il a démasqué, vérité moins surprenante (avec Pinochet, le Chili avait en 1976 trois ans d’avance dans la dictature national-catholique sur l’Argentine) que glaçante, en partie par son écho avec l’émergence actuelle de coalitions d’idées transfrontalières en Europe et ailleurs.

Une fois ce faux climax passé, et l’absence de châtiment entérinée, le récit s’achève le soir précédant le coup d’état déclenchant la dictature de la junte militaire. Mais arrivés à ce point du film, nous sommes donc assurés d’une chose : ce coup ne sera pas un choc mais une simple régularisation officielle d’un état de fait. Comme le serait la signature d’un acte de divorce effectif depuis longtemps, ici entre les dominants d’un pays et un système démocratique pluraliste, qui laisse la place à une terrible et sanglante éclipse.

ROJO (Argentine, 2018), un film de Benjamin Naishtat, avec Dario Grandinetti, Andrea Frigerio, Alfredo Castro. Durée : 109 minutes. Sortie en France indéterminée.