SUEÑO FLORIANOPOLIS, songe rohmérien d’été

Bien que séparés depuis peu, Lucrecia et Pedro partent en vacances au bord de la mer avec leurs deux enfants adolescents comme ils l’avaient planifié. Le long du trajet puis sur place, l’improvisation est la règle pour tout – la logistique, le déroulement des journées, les relations de toutes natures. Le film de la réalisatrice Ana Katz en fait sa propre ligne de conduite, enregistrant ainsi des moments et des interactions empreints de vérité et de tendresse.

Sueño Florianopolis est un film argentin (par ses personnages principaux en plus de sa réalisatrice) qui se déroule au Brésil, où il trouve d’autres personnages ainsi que des lieux qui lui sont à la fois familiers et étrangers – la frontière se traverse sans y prendre gare, les langues des deux pays sont si proches que l’on peut parfois se comprendre de l’une à l’autre. L’héroïne principale, la mère, se prénomme Lucrecia, ce qui évoque aux oreilles des cinéphiles le nom de la cinéaste Lucrecia Martel, pionnière de la Nouvelle Vague argentine des années 2000 (Mercedes Moran, l’actrice principale de Sueño Florianopolis, jouait d’ailleurs dans La cienaga de Martel). Mais cet héritage est bien laissé derrière soi par Sueño Florianopolis, comme tout ce qui a trait à l’Argentine – les seules mentions qui seront faites de ce pays le dénigreront comme un lieu de misère, aux habitants que l’on souhaite éviter sur la route des vacances. Le temps de leur séjour Lucrecia, Pedro, Flor et Julian aspirent à être brésiliens, et le film le devient avec eux. Il se fond dans un genre que le cinéma du Brésil visite régulièrement, et avec bonheur, celui de la chronique douce-amère ; sans sa part sociopolitique (voir Aquarius, Casa grande…) toutefois.

Il est essentiellement question de l’intime dans Sueño Florianopolis, où la chronique se tisse selon deux trames, la famille et le désir. Dispensés de fait de leurs vœux de fidélité, Lucrecia et Pedro se retrouvent de nouveau en situation de flirter au gré des rencontres, alors même que leurs enfants vivent leur premier été de marivaudages. Les quatre protagonistes sont ainsi sur un pied d’égalité et le film circule librement entre eux, tout comme on rentre comme dans un moulin dans leur maison louée pour les vacances. Ana Katz saisit au vol des instants de leurs journées et de leurs nuits, en s’abstenant avec bonheur de les assujettir à des conflits et leurs résolutions. Il s’agit de regarder ces individus vivre et interagir, avec la délicatesse et le tact d’un conte rohmérien. Katz a l’habileté de ne surcharger ni la forme ni la narration de son film avec des enjeux, des symboles, une quête de signification qui seraient excessifs et artificiels. Rien ne sera résolu au terme du récit, car ses quatre héros sont comme nous, jouets des à-coups du destin autant qu’acteurs du fait de leur libre-arbitre. Ils doivent décider chaque jour comment agir et réagir, sans savoir ce que demain a en réserve pour leur donner raison ou tort.

Le mélange des deux langues, espagnol et portugais, dans tous les dialogues du film est une allégorie à la fois simple et très juste de l’incertitude permanente dans les rapports humains

Tout au long de leur séjour les personnages doivent jongler entre l’espagnol parlé en Argentine, et le portugais de leurs hôtes brésiliens. Selon la tournure que prend une conversation, les personnages sont incapables de savoir si les mots et expressions de leurs deux langues seront assez proches pour qu’ils se comprennent, ou bien trop distincts pour que le message passe comme souhaité. Ce mélange des deux langues, conservé de manière tout à fait réaliste dans tous les dialogues du film, est une allégorie à la fois simple et très juste de l’incertitude permanente dans les rapports humains – ne jamais pouvoir être sûr que le courant passe, ou non, ni comprendre ce qui le fait basculer dans un sens ou dans l’autre. Cela donne des scènes d’une grâce et d’un naturel ravissants, qui rappellent le court-métrage récent Hanna et la fête nationale. Guillaume Brac y développe une idée comparable, en situant son récit d’amours fluctuantes à la Cité Internationale Universitaire de Paris où vivent de manière éphémère des étudiants de toutes origines. Le ballet de nos langues diverses comme reflet du balancement incertain de nos vies : d’un film héritier de Rohmer à un autre, de Florianopolis à Paris, cette révélation se perpétue et enrichit les récits.

SUEÑO FLORIANOPOLIS (Argentine-Brésil, 2018), un film de Ana Katz, avec Mercedes Moran, Gustavo Garzon, Manuela Martinez, Joaquin Garzon. Durée : 103 minutes. Sortie en France indéterminée.