GHOSTLAND, film tranché, thriller tranchant

Thriller ascendant home invasion, aux reflets de torture porn façon Martyrs, le nouveau film de Pascal Laugier connaît son climax au bout de vingt minutes seulement… En commence alors un autre, tordu et boursouflé, à l’image de son incroyable galerie de personnages mutants.

 

Je me souviens d’un cours de cinéma à l’université, qui ne traitait pas spécifiquement d’analyse filmique, mais qui comme une légère majorité d’entre eux n’en dispensait pas moins. L’enseignant, Jean-Baptiste Thoret, nous invitait cette année-là à ne plus se contenter d’analyser les images d’un film proprement dites mais aussi son générique introductif, et en particulier l’écran-titre, si tant est qu’il existe. Le premier exemple avait été Alien – le huitième passager (Ridley Scott, 1978). Selon lui, la proposition esthétique et/ou théorique d’un film était souvent « déjà là », condensée dès l’apparition programmatique du titre. Du moins était-ce le cas à l’époque du, ou depuis le, Nouvel Hollywood. Gardant cela en tête, l’écran-titre de Ghostland semble lui aussi annoncer quelque chose, transmettre un message discret aux spectateurs. Les neuf lettres du mot, imposantes majuscules, se dessinent mais ne sont pas exactement rectilignes, certaines branches se révèlent légèrement difformes.



Le programme de Ghostland serait donc celui-ci : ce qui paraît droit ne l’est pas, ce qui prend supposément forme commune saura en différer quelque peu. Le récit orchestré par Pascal Laugier est alors la première part du film à prendre à son compte cette énonciation symbolique ; sans que cela ne surprenne d’ailleurs, au regard des twists de The Secret (2012), du basculement de genre définissant Martyrs (2008), ou de ton régissant Saint-Ange (2004). Le cinéaste va toutefois plus loin dans ce registre qu’avec ses films précédents, inégalement mais tous remarquables, puisque Ghostland commence par la fin, ou presque. S’agissant d’un film de genre de type « home invasion », qui consiste à voir un foyer jusqu’alors paisible assailli par des personnages malintentionnés, l’intrigue feint d’arriver au terme de cette trame au bout d’une vingtaine de minutes à peine, avant que Laugier n’opère un virage à 180°.
La matière cinématographique est malléable, notamment parce qu’elle se désigne comme telle : le film commence par une citation non pas de mais au sujet de H.P. Lovecraft, citation que l’on doit à une romancière, en l’occurrence une certaine « Elizabeth Keller » qui va s’avérer fictive une dizaine de minutes après cette introduction. Et sensiblement au moment où l’on prend connaissance de son identité, on entend ladite Elizabeth alors adolescente faire une référence à… Rob Zombie. C’est encore une adresse directe au spectateur se dit-on, car en aucun cas Pascal Laugier, ou n’importe quel.le autre scénariste d’ailleurs, ne sauraient concevoir un univers diégétique où la première pensée d’une fille de 15 ans faisant face à une maison inquiétante irait au réalisateur de La maison des 1000 morts et The Devil’s Rejects. Cette révélation d’une nature filmique presque post-moderne confirme le sentiment discrètement instillé au préalable par l’écran-titre, et annonce aux spectateurs que Ghostland s’apprête à relever au moins autant du jeu que d’une expérience cinématographique de terreur pure, en cela plus directe et plus commune, comme la part torture porn de Martyrs par exemple. Pour autant, Laugier y va de ses jump scares et fait parler sa science du montage pour éprouver le spectateur, mais la vue d’ensemble prévaut et le ludisme prime. Il convient ici de chercher à démêler des degrés de réalité: on nous invite à discerner le vrai du faux, à nous repérer dans un labyrinthe, idéalement avec la même ingéniosité que le personnage principal, censé tirer profit de cette expérience infernale et somme toute succincte (dans une certaine mesure, l’unicité de lieu et la promesse unique du « home invasion » ne seront pas démentis). A chacun de seconder ce protagoniste, Elizabeth donc, et de l’accompagner dans son voyage où il sera question de transcender la peur, les traumatismes, et plus encore de déréaliser l’horreur, un peu comme l’héroïne de Gerald’s Game, le jeu macabre imaginé par Stephen King et superbement porté à l’écran par Mike Flanagan en 2017.



L’autre aspect de Ghostland qui embrasse l’idée d’une déformation, et de la déviation d’une promesse narrative a priori plus stricte, le film de « home invasion » étant un genre souvent linéaire, tient en sa caractérisation. Cela ne signifie pas que les personnalités rencontrées se révèlent retorses, une seule l’est au final, mais plus exactement que Laugier saura faire infuser l’idée qu’elles le soient via leurs apparences diverses. Pour convoler plus aisément vers cette idée, on peut se souvenir d’une scène d’Incassable de M. Night Shyamalan (2000) – film qu’affectionne particulièrement Pascal Laugier – dans laquelle Elijah Price (Samuel L. Jackson) décrit un dessin de super-héros à un client de sa galerie d’art. La morphologie légèrement disproportionnée des deux figures, la mâchoire de l’un et les yeux de l’autre, indiquent non seulement selon lui leur caractère hors-norme mais aussi pour l’un d’eux, celui au regard magnifié et magnifiant, une approche décalée du monde qui l’entoure.
Dans Ghostland, Pascal Laugier tisse quant à lui un réseau, de plus en plus dense et fascinant, de physiques singuliers, hors-normes, aberrants. Chaque personnage revêt plusieurs visages au cours de l’histoire. On suit une mère (Mylène Farmer), ses deux filles, ajoutons le héros de l’une d’elles (Lovecraft, présence presque tangible), les deux ennemis des trois femmes, et guère plus de personnages, mais cette poignée devient constellation étrange d’une multitude d’existences. Aussi parce que le miroir se brise, la diégèse volant en éclats, une fois encore : personnages ou interprètes, Pascal Laugier brasse tout pour mieux faire vaciller nos certitudes, quant à qui voir, qui croire : c’est un ballet de corps et de visages, de traits, difformes donc, comme annoncé, où tout se mélange : les humains et les poupées, les stigmates et les prothèses, les maquillages et la chirurgie, les costumes et le travestissement. L’héroïne en est troublée, les spectateurs aussi, par les faux-semblants et les vues d’esprit, ne pouvant bientôt plus se fier à personne. Le récit a conservé son aspect parfaitement straight forward, mais les silhouettes atypiques qui le peuplent ont tout bouleversé. Laugier s’en amuse, naturellement, il en joue même pour détourner l’attention quand et tel qu’il le souhaite, sachant préserver au mieux ses révélations.



L’intrigue de Ghostland se referme sobrement, sans équivoque mais sans entamer non plus le plaisir d’avoir douté et douté de tout. Aucun doute en revanche concernant le talent de Pascal Laugier, toujours le plus brillant des réalisateurs de films de genre français (à défaut de l’être en France).

 

GHOSTLAND (Incident in a Ghost Land, France, Canada, 2018), un film de Pascal Laugier, avec Crystal Reed, Mylène Farmer, Emilia Jones, Taylor Hickson… Durée : 91 min. Sortie en France le 14 mars 2018.