RODEO, VAPOUR : l’image peut (presque) tout

Rodéo (Neon Bull) suit un groupe d’hommes et de femmes qui s’occupent de taureaux servant dans des rodéos itinérants dans une province du Brésil – les participants à cheval doivent leur attraper la queue pour les faire tomber à terre. L’ambition du réalisateur Gabriel Mascaro est de concevoir une œuvre qui détourne de sa plate réalité leur quotidien ainsi que le monde autour d’eux ; et la voie qu’il emprunte pour y parvenir est celle de la force hypnotique des images ciselées en collaboration avec son directeur de la photographie Diego Garcia.

Sur son temps libre Iremar, le protagoniste principal de Neon bull, fait de la couture, activité que Mascaro le regarde pratiquer avec une déférence et une intensité rappelant une scène de Toy story 2, marquante bien que située à l’écart de son récit et sans importance cruciale pour celui-ci : lorsque Woody se fait recoudre son bras déchiré. L’attention que le film porte alors aux gestes concentrés de l’homme qui se charge de cette opération délicate, et la façon dont la mise en scène les accompagne en se calant sur leur rythme, leur justesse, créent un envoûtement puissant. Une sensation approchante se dégage de Neon bull, étendue sur la durée d’un long-métrage entier, et dans une version adulte – car fortement sexuée. Cette sexualité peut évidemment prendre une forme expressément charnelle, comme c’est le cas dans la dernière scène du film rendue superbe par l’osmose entre les chorégraphies des ébats des corps, de la caméra, des ombres et des lumières. Mais elle occupe plus souvent l’espace de Neon bull d’une manière plus diffuse et moins circonscrite ; elle est l’atmosphère dans laquelle baigne le film, l’air qu’il respire.

On ressent tout via l’image, sublimée ici en un moyen d’expression total, doté d’un pouvoir fascinant

Tout cela provient donc des images, de la lumière. Mascaro et Garcia font sourdre de l’écran une sensualité si organique, si palpable qu’elle met en éveil nos sens ordinairement délaissés au cinéma. Les longs plans-séquences et panoramiques venant caresser les gestes récurrents exécutés, et les quelques péripéties vécues, par Iremar et les autres stimulent notre regard mais aussi notre toucher, notre goût, notre odorat. On ressent tout via l’image, sublimée ici en un moyen d’expression total, doté d’un pouvoir fascinant. Cela vaut pour le travail de couture d’Iremar, pour le sexe, pour les trajets d’un lieu au suivant ou encore pour les soins apportés aux animaux… mais cela ne vaut pas tout à fait pour l’observation des interactions entre humains. Le « presque », le bémol vis-à-vis de Neon bull, se niche là : cet aperçu que Mascaro nous donne d’une société inégalitaire où les classes ne luttent plus, mais s’ignorent, reste à l’état d’esquisse. Par l’image, on perçoit bien l’existence d’une ligne de démarcation invisible mais stricte entre les héros qui s’occupent en coulisses des taureaux servant de cible, et de l’autre côté la face émergée et rutilante du rodéo, son public fortuné, ses chevaux traités comme des biens précieux ; mais il manque une intrigue plus présente, des enjeux plus prononcés, pour que cette partie du film ne nous laisse pas une impression d’inachevé.

La fumée qui donne son titre à Vapour étend son pouvoir jusqu’à venir en assourdir le son et en abolir les couleurs

Un degré de séparation existe entre Neon bull et le court-métrage Vapour d’Apichatpong Weerasethakul, puisque Diego Garcia, chef opérateur du film de Mascaro, a également signé la photographie de Cemetery of splendour. Garcia n’a pas officié sur Vapour, mais on retrouve dans ce dernier le même genre de magnificence des visions – lesquelles, pour la première fois chez Weerasethakul, agissent seules, sans association avec le son (Vapour est muet) ou les couleurs (il est en noir et blanc). On se prend à imaginer que c’est là un effet de la fumée du titre, qui après avoir envahi tout le village où se déroule le film, et tout le champ de vision de l’objectif de la caméra, étend son pouvoir jusqu’à venir assourdir le son et abolir les couleurs. L’image s’en trouve isolée, donc tout ce que Vapour peut exprimer passe par elle, c’est bien elle ici qui peut tout. C’est elle qui transforme les flux et reflux de la fumée, qui s’apparentent à une respiration, en un cocon ouateux et hypnotisant ; c’est encore à travers elle qu’à la fin ce cocon est déchiré in extremis par un cri désespéré, où le politique perce sous le poétique comme toujours chez Weerasethakul. L’enfumage pour faire sortir et piéger les animaux mue sous nos yeux en enfumage pour faire sortir et piéger les opposants. Et la beauté de l’image s’en trouve abîmée par la cruauté des hommes.

RODEO (Neon Bull/Boi neon, Brésil – Uruguay, 2015), un film de Gabriel Mascaro, avec Juliano Cazzaré, Maeve Jinkings, Josinaldo Alves. Durée : 101 minutes. Sortie en France le 7 septembre 2016.

VAPOUR (Thaïlande, 2015), un film d’Apichatpong Weerasethakul. Durée : 20 minutes. Sortie en France indéterminée.