Chez SION SONO, la plus belle aventure serait de ne pas en vivre

Plus de trente-cinq longs-métrages, produits à un rythme allant crescendo (cinq pour la seule année 2015), dans des genres et des tonalités changeant en permanence : Sion Sono peut paraître insaisissable. Néanmoins, sous le mouvement perpétuel et volcanique qu’il imprime à son cinéma des obsessions et des questionnements s’inscrivent dans la durée, reviennent comme des constantes. Exemple à travers trois films parmi les six présentés lors de l’hommage rendu par le festival Black Movie – Tag, The virgin psychics, et l’immense Love exposure.

TAG de Sion SonoNous en parlions dans notre critique de Tag, nous le réécrivons ici avec toujours autant de spoilers (si vous souhaitez vous en protéger, sautez sans attendre au paragraphe suivant) : l’héroïne de ce film, l’un des derniers en date de Sono, existe dans l’univers d’un jeu vidéo où elle meurt à répétition, sans rien pouvoir y faire puisqu’étant sous le contrôle de celui qui tient le joystick la dirigeant. Quitter cette condition inhumaine du personnage de jeu vidéo est sa seule aspiration, ainsi que celle des figurants qui l’entourent (et qui décèdent tout aussi fréquemment, si ce n’est plus).

La guerre entre les forces du bien et du mal n’amenant en définitive rien de bon pour nous, Sono nous invite dans The virgin psychics à faire un pas de côté pour nous en détacher

Si vous nous avez quittés le temps du court paragraphe qui précède, et que vous nous rejoignez ici, en voici la version décapée de ses révélations : l’héroïne de Tag souhaite ne plus vivre d’aventure, et se voir accorder le droit à une existence reposant sur autre chose que la dite aventure – le droit à une vie reposant sur autre chose que le danger de mort. L’un des points d’intérêt du mineur The virgin psychics, réalisé dans la foulée de Tag, est d’aborder à son tour cette question, même si ce n’est qu’à la marge de son récit potache. Ce dernier, bien que foutraque et illogique au point d’en devenir difficilement résumable, est bordé de chaque côté par un élément sensé, réfléchi. Il y a d’une part, tapie derrière le joyeux délire, la même angoisse existentielle que celle à l’œuvre dans Tag. Les méchants du film assujettissent les humains en les réduisant à l’état de zombies nymphomanes ; et pour s’en défaire quand ils en croisent, les gentils ne les rétablissent pas mais les transforment physiquement en ce qu’ils étaient déjà devenus mentalement – d’inertes poupées gonflables.

Le processus de déshumanisation est donc irréversible, et la réalité de notre existence bien ténue. La guerre entre les forces du bien et du mal n’amenant en définitive rien de bon pour nous, Sono nous invite dans The virgin psychics à faire un pas de côté pour nous en détacher. Le but de son héros sera de revenir à l’état initial du film, annulant de fait le déchaînement de folie qui a suivi. Ce geste anti-spectaculaire, à rebours des usages du récit d’aventure et d’action (où héros et public sont censés finir avec plus qu’ils n’avaient au départ), oriente The virgin psychics vers une inanité que Sono ne cherche jamais à compenser. Au contraire, il la souligne autant que possible tout au long du film, comme pour nous faire comprendre qu’il aurait mieux valu pour ses protagonistes que rien de tout cela ne se produise.

Épiphanie cinématographique pour le spectateur, les quatre heures de Love exposure sont pour ses personnages un chemin de croix

Ce qui sauve le monde dans The virgin psychics est une envie de se masturber impossible à réprimer par son héros – et cela fait le lien avec Love exposure, où une vie sera sauvée par une érection. Il faut néanmoins attendre quatre heures pour en arriver à cet heureux dénouement, parce que Sono ne fait décidemment rien comme tout le monde et qu’il peut lui prendre de se lancer dans la réalisation d’un film d’une telle durée (le premier montage atteignait carrément les six heures). Il y aurait mille choses, toutes superlatives et élogieuses, à dire sur ce chef-d’œuvre fou qui nous relâche après sa conclusion avec un sentiment de manque plutôt que de trop-plein ou d’ennui, et dont le visionnage marathon recharge notre vitalité plutôt qu’il ne pompe notre énergie. Mais pour s’en tenir au fil directeur de ce texte, retenons pour cette fois de ce roman-fleuve à la durée hors normes et à la rage brûlante, saturé d’explosions pop, le cheminement qu’il emprunte.

Love exposure démarre avec comme but explicite de ses héros adolescents Yu et Yoko leur émancipation, passant par le rejet des vexations et défaillances de leurs parents. Au bout d’une heure, une scène de combat jubilatoire au possible donne à eux et à nous l’impression qu’ils sont sur le point d’y parvenir ; en vérité elle va provoquer leur rechute en plein dans ces errements et cauchemars qu’ils voulaient précisément conjurer. Il faudra trois heures supplémentaires à Yu et Yoko pour en réchapper enfin, après des détours aussi déments que cruels. Tout était résolu pour eux dès leur rencontre, grâce à leur rencontre, mais le monde extérieur en a décidé autrement en les forçant à vivre une aventure pleine de dangers et d’épreuves dont ils se seraient bien passés. Épiphanie cinématographique pour le spectateur, les quatre heures de Love exposure sont pour ses personnages un chemin de croix, au terme duquel ils auront enfin droit à avoir un contact, à être un couple, à la paix. Le droit de vivre heureux en vivant cachés.

LOVE EXPOSURE (Ai no mukidashi, Japon, 2008), un film de Sion Sono avec Takahiro Nishijima, Hikari Mitsushima, Sakura Ando. Durée : 237 minutes. Disponible en France en DVD et Blu-Ray.

THE VIRGIN PSYCHICS (Eiga : minna ! Esupa da yo !, Japon, 2015), un film de Sion Sono avec Motoki Fukami, Elaiza Ikeda, Megumi Kaguzaraka. Durée : 114 minutes. Sortie en France indéterminée.

TAG (Riaru onigokko, Japon, 2015), un film de Sono Sion avec Reina Triendl, Mariko Shinoda, Erina Mano. Durée : 87 minutes. Sortie en France indéterminée.