VIENNALE 2015: Tippi Hedren, invitée et totem d’une rétrospective du cinéma animal

Du 16 octobre au 30 novembre se tenait au FilmMuseum de Vienne une rétrospective consacrée aux animaux. Tippi Hedren, invitée par la Viennale, y sera passée présenter Les Oiseaux, symbole parfait d’une programmation où les relations inter-espèces sont loin d’être harmonieuses. L’histoire du cinéma, parallèle à la grande Histoire, rappelle ainsi au détour de films colonialistes, de fictions esthétisantes, de dessins animés ou de documentaires, que la relation de l’humain au non-humain commence à peine à s’apaiser.



« Quand ils eurent passé le pont, les animaux vinrent à leur rencontre. »

 

En général on se rend à un festival pendant le festival, notamment pour « jeter un œil à la compétition ». Mais il n’y en a pas à la Viennale, dont la 53e édition se tenait cette année du  22 octobre au 5 novembre et où pour être honnête, on aurait tout aussi bien pu se rendre dès le 16 octobre, pour n’en repartir que le 30 novembre – soient les dates de la rétrospective consacrée aux animaux au cinéma par le FilmMuseum situé derrière l’Opéra (celui qu’on voit dans Mission : impossible 5, oui), humblement intitulée « Animals : eine kleine Zoologie des Kinos » – pour une petite zoologie du cinéma.

 Tippi Hedren | © Viennale/Ruth Ehrmann Tippi Hedren | © Viennale/Ruth EhrmannLa sélection avait tout pour plaire, entendons-nous : parmi les « Spielfilme » se côtoyaient le dernier Charlie Kaufman, Anomalisa ; le dernier Naomi Kawase, Les délices de Tokyo ; mais aussi un tout petit peu d’Otar Iosseliani (Chant d’hiver) ; ou encore des Charlie Chaplin, un Elia Kazan… On pouvait y découvrir l’intégrale des films réalisés par Ida Lupino ou retrouver quelques habitués de la Viennale (le parisien Jean-Claude Rousseau, le regretté Manoel de Oliveira). On pouvait enfin y croiser Tippi Hedren, à qui un hommage fut rendu, et qui présenta Marnie dans le cadre de la Viennale puis Les Oiseaux dans celui de la rétrospective du FilmMuseum, vantée dans les couloirs du métro viennois par une affiche arborant Tippi aux prises avec un corbeau trop câlin.

Festival et rétrospective discutaient ainsi entre eux : la bande-annonce de la Viennale, réalisée depuis 1992 par un réalisateur prestigieux, était cette année signée Tsai Ming Liang. On y voit Lee Kang-Shen s’éveiller en pleine jungle et se mettre à marcher, le tout sur pellicule, en muet – autant dire : en langage animal. Il ne s’agissait, officiellement, que de donner à voir l’amour d’un réalisateur pour un acteur qui, pour deux minutes au moins, effaçait le restant du monde par sa seule présence ; mais l’on y voyait aussi une bête sauvage, anthropoïde certes, s’éveiller en pleine jungle et sortir, semblable aux tigres qui s’aventurent trop près des hommes. La ville est loin, l’humain au pied des bambous : l’animal est là qui guette.



Bande-annonce de la Viennale 2015(Tsai Ming Liang)

Dans les différentes présentations de cette rétrospective il aura moins été question cependant, au fil de la cinquantaine de longs-métrages (et de la trentaine de courts), de regarder vraiment les animaux, que de voir ce que le cinéma animalier révèle en creux de l’homme, et ce en quoi il peut se faire métaphore du cinéma entier. Chose un tantinet regrettable, qui explique que nous nous soyons proposé d’y regarder, en priorité, les animaux pour eux-mêmes – il faut bien que quelqu’un s’y colle. Sans y chercher de discours anthropologique, ni de discours méta-cinématographique ; simplement en fixant notre regard sur ceux qui occupent l’écran : non-humains, animaux, acteurs et personnages conscients d’eux-mêmes et parfois même contents d’être là ; parfois consentants et parfois tués pendant les prises. Très anthropocentrée – axée sur la connaissance de l’homme et du cinéma – la plaquette offrait tout de même un joli jeu de mots qu’on lui empruntera volontiers : dans l’expression « cinéma d’otter », ce qui compte, ce n’est pas seulement le cinéma, c’est aussi la loutre.

La rétrospective s’ouvrit pour nous avec  Clash of the Wolves de Noel M. Smith, réalisé en 1925 – accompagné en direct par un pianiste. C’est le 8e film de Rintintin, roi des animaux consentants au cinéma. Berger allemand né en Lorraine à la fin de la 1ere guerre mondiale (6 mois après Ida Lupino), puis emporté aux Etats-Unis par un soldat, il est rapidement repéré par Daryl Zanuck pour son extrême agilité. Effectivement, il est impressionnant. Rien à voir avec ses enfants, qui occuperont séries et suites consacrés à l’entretien de sa légende. Dans Clash of the Wolves, Rintintin est en début de carrière : quand il ne montre pas ses hallucinantes aptitudes de kangourou canin ou de Sarah Bernhardt quadrupède, Noel Smith le filme comme une furie galopant à travers les plaines, égal des chevaux que poursuivent les travellings fondant le décor en une longue traînée noire, tandis que la silhouette de l’animal élancé, seule, reste fixe.

l’un tient la caméra, l’autre un fusil – ou comment les deux sens du verbe to shoot se confondent

 

Sorti deux ans après, soit quatre ans avant King Kong, Chang : a drama of the wilderness, de Merian C. Cooper et Ernest B. Shoedsack, n’a rien à voir avec Rintintin : ici, c’est Cannibal Holocaust. On est en Thaïlande, avant l’ère des espèces menacées et de la conscience écologique ; panthères et éléphants pullulent comme des fourmis et sont traités comme telles. La plupart du temps c’est, vu de 2015, à la limite de l’insoutenable ; et l’on voudrait hurler à ces malheureux d’arrêter de flinguer des tigres en direct tout ça pour se donner du frisson. Les victimes des réalisateurs sont nombreuses ; on raconte que, pendant que l’un tenait la caméra, l’autre tenait un fusil – ou comment les deux sens du verbe to shoot se confondirent malheureusement. Mieux vaut, en fait, ne pas trop se demander comment tout cela a été tourné : on se heurterait probablement à une capacité de mystification éhontée, à une mascarade du sauvage, à des numéros de cirque à l’issue cruelle, coupés et montés pour ressembler à du documentaire. Un document, Chang en est certainement un, mais sur les rapports de domination de l’homme à la nature au début du XXe siècle : comment ceux-ci s’appliquent d’une ethnie sur une autre ou d’un animal sur un autre, et comment la violence du colon se trouve transformée et glorifiée afin de passer pour du courage. Fun fact : quelques années plus tard, King Kong deviendra le film préféré d’un certain dictateur autrichien. Il n’y a pas de coïncidences : la rétrospective proposait aussi de découvrir un court-métrage de 1935 intitulé Das Erbe, d’un certain Carl Hartmann, dans lequel des médecins expliquent que la nature est fondamentalement violente, s’appuyant pour cela sur des images d’animaux en train de se battre – avant d’affirmer que l’homme est donc fait pour se battre aussi… et de s’appuyer sur des images de défilés nazis.

 

Une fée… pas comme les autres finit par mettre aussi mal à l’aise qu’un chaton dans des habits de bébé

 

UNE FEE... PAS COMME LES AUTRES de Jean TouraneQue les choses soient claires : les films de cette rétrospective sont tous plutôt réussis ; la mise en scène d’animaux amenant souvent à des trouvailles techniques et des surprises esthétiques encore bluffantes aujourd’hui (on se demande à plusieurs reprises, devant Clash of the Wolves et Chang, « comment ils ont filmé ça ?» – c’est-à-dire sans images de synthèse). Mais un film comme Une fée… pas comme les autres, de Jean Tourane, sorti en 1957 et narré avec toute la gouaille parisienne du monde par Robert Lamoureux, qui se veut un conte amusant à base d’animaux réels filmés dans un décor à leur échelle, finit surtout par mettre aussi mal à l’aise qu’un chaton dans des habits de bébé. A première vue, c’est désopilant, attendrissant, tout ce qu’on veut : monsieur Canard, qui est facteur, fait de la mobylette, monsieur Caniche fait de la photo, et messieurs Cochons font de la menuiserie… Réflexion faite, c’est l’angoisse : on voit les mains qui tiennent les lapins pour les obliger à faire mine de tricoter, on se demande comment on a fait en sorte qu’un chat fasse semblant de dormir dans un faux lit aussi longtemps, on se dit que tout cela a eu lieu avant que l’on se soucie du bien-être des animaux sur les tournages. L’histoire, à la limite du racisme, est celle du maléfique Génie Noir – joué par un cercopithèque Diane de Roloway, à la face noire – cherchant à s’emparer d’une baguette magique censée lui permettre de transformer tous les animaux de ce village de schtroumpfs en objets, c’est-à-dire en pierres. Ici l’anthropoïde, c’est l’humain, la baguette, la conscience d’être différent, et l’objectivisation, le rapport qui domine aujourd’hui entre l’homme et l’animal. On hésite, de fait, à trouver ça touchant. Peut-on raconter une histoire où les animaux sont des individus, et pour ce faire les traiter comme de vulgaires marionnettes ? La question mérite d’être posée. L’avantage, c’est qu’un panoramique sur trois cochons d’Inde finit par suffire à suggérer trois personnalités distinctes, ce qui, en 1957, s’apparente à une petite révolution. Le problème, c’est qu’on se demande à quel prix ces trois cochons d’Inde sont restés sans bouger le temps d’une prise, pour donner l’illusion d’être les spectateurs du concert d’une petite cane.

Le principal reste de mettre la caméra à hauteur de la bête, comme dans Grigio, court-métrage de 1957 aussi, scénarisé par Pasolini, dans lequel la caméra épouse par moments le point de vue, au ras du caniveau, d’un chien des rues condamné à donner sa vie pour la recherche destinée aux humains ; ou même des quatre courts-métrage diffusés en lever de rideau de La Mouche, de David Cronenberg (qui traite moins d’animalité que de monstruosité) : Cheese Mites de Charles Urban ; The Unclean World de Percy Stow ; The Strength and agility of insects de Percy Smith et Les Mouches d’Eclipse Urbanora révèlent tous une propension insoupçonnée à filmer des insectes, jusqu’aux acariens se baladant sur du fromage à travers un microscope – et qu’on n’ose dès lors plus manger. En permettant aux animaux d’occuper toute l’image, on leur donne un poids dont la réalité du point de vue humain les prive. Les deux premiers courts datent de 1903, les suivants de 1911 et 1913 : la révélation ne date pas d’hier.

 

la caméra se met à la hauteur des crapauds et s’essaie même, parfois, au travelling rebondissant

 

CANE TOADS : An Unnatural History de Mark LewisIl y avait dans Cane Toads : an unnatural history (Mark Lewis, 1988) la même tendance à regarder les crapauds ayant envahi tout le Nord de l’Australie au ras du sol. On tient ici l’œuvre d’un homme qui se rêvait Terrence Malick mais se retrouva à tourner un reportage sur une invasion de crapauds. En résulte une désinvolture vis-à-vis des témoignages recueillis – intervenants filmés en très gros plans, tout en moustaches ou yeux globuleux – qui fait de ce reportage a priori plutôt inquiétant une sorte de rencontre du troisième type tournée par Nicolas & Bruno. Les crapauds finissent sympathiques : d’une part parce que la caméra se met à leur hauteur et s’essaie même, parfois, au travelling rebondissant ; d’autre part parce qu’en vertu d’un recours inévitable à l’effet Koulechov, chaque crapaud absolument impassible se trouve investi d’intentions qui n’en font plus un machin au regard louche, mais un personnage doté de volonté. On aurait spontanément envie de crier à l’anthropomorphisme, mais le film se contente d’enchaîner les constats qui amènent, incidemment, sans forcer le trait, à ce constat final : humains et crapauds ont besoin des mêmes choses pour survivre. Et en même temps, on ne peut se retenir de sourire devant le plan d’une camionnette qui zig-zague sur une route pour écraser un maximum de batraciens…

C’est l’un des premiers constats de cette « petite zoologie du cinéma » : le cinéma animal hésite, tiraillé entre la représentation de l’amour – tendresse pour le mignon, le beau, le sympa – et celle de la domination – dressage, abattage, mépris de la vie incarnée sous d’autres formes qu’humaine. Le programme de courts-métrages intitulée « Animali Criminali » ne dit rien d’autre : partant du film de nazis intitulé Das Erbe, dans lequel des médecins nazis expliquent que la nature n’est que violence, il s’achève sur Battle of Kruger, une vidéo YouTube (visible ci-dessous), un souvenir tourné au caméscope dans un parc national sud-africain, où une horde de buffle vient au secours d’un veau que des lionnes et un crocodile tentent de mettre à mort. « Je n’ai jamais rien vu de tel », s’exclame le caméraman-narrateur : et en effet, les preuves de la compassion à l’état de nature étaient encore rares à l’époque du tournage – elles le sont de moins en moins aujourd’hui, depuis la multiplication des vidéos YouTube, précisément. Cette libération d’une perception de la nature comme essentiellement violente, commune à l’idéologie nazie, ne se produit bizarrement qu’au début du XXIe siècle : comme le montre le programme, le mythe d’une nature violente opposée à la civilisation pacifique aura duré tout le XXe siècle – mais souvent pour une raison toute bête : filmer des animaux qui se battent rapporte plus de spectateurs que de filmer des animaux pacifiques – la bande-annonce, intégrée au programme, d’un film obscur de 1975 intitulé Das Letzte Schrei Des Dschungels (Le dernier cri de la jungle) en était l’exemple éclatant.




Battle at Kruger

 

Le choc de cette rétrospective restera cependant la découverte de Primate, de Frederick Wiseman. Fidèle à sa technique d’immersion la plus neutre possible, le réalisateur intègre ici une équipe de chercheurs scientifiques dans un laboratoire pour primates, en 1974. Au début de la séance les gens rient puis, au bout de quelques séquences de vivisection tournées en gros plan, ils quittent la salle – dix personnes de moins au générique de fin. Le film, fondamental, sera projeté le 16 décembre prochain au Musée de la Chasse et de la Nature, à Paris : il pose la question de la frontière entre les espèces, de ce qui fait que nous ne soyons pas spontanément aussi révoltés à la vision d’un orang-outan rasé et supplicié qu’à celle d’un être humain soumis aux mêmes sévices. Pourtant le dos des grands singes anthropoïdes est celui des humains, le noir et blanc du film donne à tous les regards la même coloration sombre – et le film de Wiseman devient ce document glaçant sur des savants insoutenables d’inhumanité, dont les procès de Nuremberg n’ont toujours pas eu lieu. Il y a aussi ici quelque chose du Feng Ai (A la folie) de Wang Bing, mais tourné chez les primates – avec la même idée d’injustice totale, intolérable. D’ailleurs Wiseman n’explique jamais ce pour quoi sont menées les expériences : cela aurait donné l’impression qu’elles étaient légitimes. Le réalisateur fait peut-être ici une entorse à sa pseudo-neutralité légendaire : lorsque le montage fait en sorte de ne plus donner à entendre la détresse des détenus pendant de longues minutes, pour n’être percé que par les appels d’une guenon chimpanzé attachée sur le dos à une table, on n’a qu’une certitude : c’est bien parce qu’elle est terrifiée qu’elle crie.

Pour une rétrospective sur les animaux, l’angle n’était pas celui d’un rapport pacifique, ou égalitaire, de l’homme à la bête : en se penchant sur le cinéma historique, le FilmMuseum aura fait le choix de représenter une véritable guerre aux animaux, où l’émerveillement se conclut souvent par la violence. L’affiche ne représente pas une femme attaquée par un corbeau pour rien, le film d’Hitchcock n’étant pas exactement un modèle d’harmonie inter-espèces. Dans A zed and two noughts (soit « Z-0-0 »…) film de Peter Greenaway sorti en 1985, l’animal n’est guère plus qu’une image. Pour reprendre la vieille ornithologiste antipathique des Oiseaux d’Hitchcock, « birds bring beauty into the world » (« les oiseaux apportent de la beauté dans le monde ») – comme s’ils ne pouvaient pas simplement vivre pour eux. En lever de rideau de la séance était pourtant projeté un court documentaire (Tiere ohn Feind und Furcht de Michael Grzimek, 1953) où l’on présentait à des zèbres des images de leurs semblables, pour tester leurs réactions : intrigués, les équidés à rayures révélaient surtout la différence qui existe entre un zèbre dessiné et l’animal vivant qui vient renifler l’image, et ne s’y reconnaît pas… Chez Greenaway, le tigre du prologue se retrouve calqué sur une pub deux plans plus tard ; et les zébrures ne servent que de motifs (jouets, culotte, collants, animaux à la TV : tout pareil). Tous images, en somme. Quant aux raccords horripilants effectués, avec une musique atroce de Michael Nyman, sur des carcasses animales en décomposition filmées en accéléré, elles ne traduisent que trop bien le faible intérêt du réalisateur pour ceux dont il filme les cadavres avec entrain. « Et s’ils étaient là pour être exploités ? », demande badinement un personnage au sujet des animaux : c’est à cette hypothèse à laquelle que Greenaway semble croire, et s’il est question ici ou là de s’opposer aux cirques et aux zoos, c’est plus par coquetterie éthique qu’autre chose – pour faire joli, toujours. Nulle empathie à l’égard des objets non-humains ne transparaît ici, à l’inverse exact du film de Wiseman, tout entier tourné vers la douleur de ses sujets animaux.

AFRICA BEFORE DARK de Walt DisneyOn pourrait arguer que le souci de l’animal en tant qu’individu est très récent – ce qui n’est pas vraiment le cas, tant les écrits sur le respect des animaux pullulent depuis l’Antiquité. Ce qui est nouveau en revanche, c’est le souci écologiste de la préservation des animaux en tant qu’espèces : comme le confiera plus tard Tippi Hedren, la conscience écologique ne se réveille véritablement que dans les années 70. La rétrospective laissait cependant surgir quelques épiphanies précoces, quelques moments du cinéma où ce souci écologique apparaît sous la forme d’intuitions : d’abord dans Une fée… pas comme les autres où l’enfer et la mort s’abattent sur toutes les autres espèces dès lors que le primate s’empare de la baguette magique prométhéenne – celle-ci étant ouvertement associée à sa technologie, à son « équipement diabolico-moderne ». Même intuition de la catastrophe écologique à venir dans Africa before Dark, court-métrage animé de Walt Disney datant de 1928, dont la seule copie restaurée se trouve au FilmMuseum et dans lequel une sorte de proto-Mickey parcourt une savane de cartoon armé d’un fusil. Un plan d’eau entouré d’animaux, l’arrivée du protagoniste anthropomorphe, quelques « BANG » affichés sur l’image : le plan d’eau se retrouve désert. Le symbole est si fort qu’il en devient comique. Et l’on peut aussi se demander dans quelle mesure Les Oiseaux correspond à ce désir aussi, pas forcément explicite à l’époque, mais bien présent – ne serait-ce que dans le choix du sujet – de représenter une reconquête du territoire par le sauvage. Il n’y a qu’à voir le dernier plan de la voiture s’éloignant de la maison recouverte d’oiseaux : on dirait la fin d’Avatar, les extra-terrestres renvoyant les humains à leurs vaisseaux spatiaux tout gris.

Deux programmes de courts-métrages regorgeaient de dessins-animés : Animated Animals mais aussi Das Gesang der Tiere, (« le chant des animaux »), axé autour du recours à la musique pour accompagner les images d’animaux. Ce dernier contenait notamment un court de Jean Painlevé sur la chauve-souris vampire, étonnamment accompagné de jazz, ou un encore un Bugs Bunny dans lequel le lapin trop humain finissait par exploiter deux singes de manières à récolter de l’argent avec son orgue de barbarie (Hurdy-Gurdy Hare, Robert McKimson, 1950) ; tandis qu’un pauvre homme, chez Chuck Jones toujours, finissait au chômage faute de pouvoir exploiter à sa guise une grenouille capable de chanter du Frank Sinatra, mais uniquement sous les yeux du quidam (One froggy evening, Chuck Jones, 1955). On y croisait aussi le mouton de Boundin’ (Saute-mouton en VF), court-métrage Pixar de 2003 où l’on accompagnait les mésaventures chantées d’un mouton triste d’être chaque année tondu, lui-même mis en perspective avec un film russe intitulé Les Saisons, d’Artavazd Pelesjan, dans lequel des troupeaux de moutons filmés en noir et blanc et en 1975 vivaient le martyre d’une transhumance chaotique sur fond de musique classique.

Une projection de Marnie dans le cadre de la Viennale, puis une autre des î au FilmMuseum, le lendemain : la venue de Tippi Hedren était peut-être conçue pour être d’abord axée cinéma à la Viennale, puis animaux dans le cadre de la rétrospective, mais il aura été question d’animaux tout du long. D’abord parce que la star de 85 ans se dit militante en faveur des droits des animaux avant d’être actrice ; ensuite parce que son goût pour les animaux, développé dès son plus jeune âge, semble avoir suscité chez Hitchcock une volonté de la confronter plus qu’aucune autre de ses actrices à des animaux : beaucoup de corbeaux, certes, mais aussi, dans Marnie, la folie de l’héroïne incarnée sous la forme d’une jument qui s’emballe, qu’elle aime et qu’elle tue ; sans parler du petit félin sauvage auquel est régulièrement comparée Marnie par le personnage de Sean Connery (un jaguarondi).

A ce stade de la rétrospective, Les Oiseaux d’Hitchcock apparaît comme la révolte d’animaux qui ne veulent plus être considérés comme de simples images ou métaphores

 

LES OISEAUX d'Alfred Hitchcock © ViennaleAprès une semaine de films où les animaux subissent tous les sévices imaginables, on regarde Les Oiseaux d’un autre œil. Hitchcock insista pour qu’aucune explication ne soit donnée à l’attaque des volatiles mais lui-même, dans une bande-annonce, suggère lourdement qu’il ne s’agit ni plus ni moins que d’une vengeance, d’un juste retour des choses après des siècles de persécution. A ce stade de la rétrospective, le film de Hitchcock apparaît comme la révolte d’animaux qui ne veulent plus être considérés comme de simples images ou de simples métaphores ; il en dit finalement long sur la manière dont les animaux sont généralement employés comme telles par les réalisateurs, plutôt que pour eux-mêmes ; et dit quelque chose de fait de la culpabilité tacite qui en découle, faisant de l’animal méprisé une sorte de menace. Forcément : puisqu’on ne le regarde pas pour ce qu’il est, il devient l’indiscernable et par là même, l’incontrôlable. La même chose pourrait être dite de la femme, qui n’est pas particulièrement bien lotie non plus. Hedren révèle ainsi que sur le plateau des Oiseaux, les animaux auront été mille fois mieux traités qu’elle. Dans chacun des deux films présentés à la Viennale, la femme est ainsi souvent présentée comme une coupable : embringuée dans des histoires de tribunal au bout de cinq minutes dans Les Oiseaux, cambrioleuse dès le premier plan de Marnie. De fait, il est surtout question de casser la femme, de la punir de son désir. Si Marnie ne désire pas Sean Connery, c’est qu’elle est frigide et doit en être guérie : rien à voir, forcément, avec le fait qu’elle puisse avoir envie d’être seule, simplement. Quant aux oiseaux, ils punissent Melanie Daniels de son désir de façon si systématique dans la première heure que c’en est amusant – et puisqu’à Vienne on est dans la ville de Freud, et qu’Hitchcock a l’air au courant (« You Freud, me Jane ! », plaisante Marnie), autant remarquer que cette façon absurde de monter des escaliers lors de l’attaque de la maison par les goélands n’est qu’une énième métaphore de la montée du désir. Et puisque les oiseaux sont mieux traités que les femmes ici, il en découle une sorte de nouveau respect né de la peur, qui pousse les personnages à s’enfuir en prenant soin de ne plus écraser personne…

Belle revanche de la pure réalité sur la psychanalyse, du refus d’être autre chose qu’un bec, des plumes, des pieds palmés, et pas une métaphore. En lever de rideau, on aura ainsi découvert Die Gäste der Luft, où les oiseaux sont impassibles, purs oiseaux en somme, sur des images muettes de 1910 signées Oliver Pike. De vrais animaux… Chargés d’un lourd effet Koulechov dû à la présence devant l’écran, quelques minutes plus tôt, de l’icônique Tippi Hedren, venue présenter la séance. Ou comment se rendre coupable de ce dont les animaux de cinéma venaient, dès 1960, nous punir : avoir plaqué sur eux une menace inventée de toutes pièces.

 

Rétrospective Animaux à la Viennale, dont la 53e s’est déroulée du 22 octobre au 5 novembre 2015