CHANT D’HIVER, Otar Iosseliani et son hymne aphone aux femmes

Chant d’hiver, comme son titre l’indique, est l’œuvre consciente d’elle-même d’un homme qui se voit non seulement comme un artiste à l’ancienne – il chante, tel le Poète – mais comme un artiste à l’ancienne vieux – à l’hiver de sa vie. Double ration d’antiquités, en somme. Rien de franchement étonnant ici : Otar Iosseliani a 81 ans, et son Chant d’hiver s’inscrit dans la longue liste des films-testaments, véritable sous-genre en soi dont Raoul Ruiz reste le maître incontesté.

Chant d’hiver, comme son titre l’indique, est l’œuvre consciente d’elle-même d’un homme qui se voit non seulement comme un artiste à l’ancienne – il chante, tel le Poète – mais comme un artiste à l’ancienne vieux – à l’hiver de sa vie. Double ration d’antiquités, en somme. Rien de franchement étonnant ici : Otar Iosseliani a 81 ans, et son Chant d’hiver s’inscrit dans la triste et longue liste des films de trop signés par de nostalgiques octogénaires, à base de paresse esthétique et d’adolescentes effarouchées, dont le dernier avatar, Queen and Country, était signé John Boorman.
Un prologue sous la Révolution française, une intro en pleine guerre de Yougoslavie, puis le restant du film dans un Paris de fainéant, aussi laid, gris et bruyant que dans un reportage M6 : les acteurs (Rufus et Pierre Etaix en tête) tenant plusieurs rôles chacun font pencher le film vers une sorte de Cloud Atlas du mort – et non pas du pauvre, tant ce serait ici faire insulte au vrai cinéma pauvre auquel Chant d’hiver, avec ses rues parisiennes bloquées, son équipe de 200 personnes et son Mathieu Amalric en caméo, n’appartient pas, désolé Otar, n’en déplaise à son idéalisation systématique des sans-abris, des réfugiés, des ouvriers et des clochards.
Le scénario, écrit avec la désinvolture de quelqu’un qui non seulement n’a plus rien à prouver, mais n’a plus rien à filmer ni à écrire non plus, assemble passablement les saynètes absurdes, qu’un extrait du scénario (qui n’existe probablement pas, tant tout semble improvisé, ou écrit sur un coin de table pendant que les 2000 assistants caméras s’occupaient des réglages) devrait suffire à décrire :
VIEIL HOMME 1 : Ca t’amuse, hein ?
VIEILLE DAME EN FAUTEUIL : Oui.
VIEIL HOMME 1 : Ca t’amuse ?
VIEILLE DAME EN FAUTEUIL : Oui, ça m’amuse.
[Entre VIEIL HOMME 2. Il est ivre. Il jette son verre à la figure de VIEIL HOMME 1.]
VIEIL HOMME 1 (humide) : Qu’est-ce qu’il te prend ?
VIEIL HOMME 2 : Rien.
VIEIL HOMME 1 : Ah ! Alors toi, ça t’amuse, et toi, rien !
[VIEIL HOMME 2 s’éloigne].
VIEIL HOMME 1 (à la VIEILLE DAME EN FAUTEUIL) : On se sera bien amusés, hein.
VIEILLE DAME EN FAUTEUIL : Oui.

Vienne, 2015. Le plus triste dans tout ça, c’est l’impression d’avoir véritablement passé deux heures à l’intérieur d’un cerveau faisant naufrage, cherchant à s’accrocher tant bien que mal à des bribes de souvenirs marquants, forcément liés à la jeunesse – et le film a beau se passer dans le Paris du mois de novembre dernier, on y prend des photos argentiques, on y écoute du Schubert au grammophone, et on y discute Beethoven sur des bancs publics. Avec, forcément, des adolescentes partout, toutes plus délurées les unes que les autres, ces coquines ; attention toutefois à ne pas faire le procès déloyal qui consisterait à reprocher à Monsieur Iosseliani de ne représenter que des femmes sous formes de chieuses ou d’objets sexuels, ce serait un anachronisme. A 81 ans, on a mieux à faire que de représenter les femmes autrement que telles qu’on les a toujours regardées. C’est pourquoi le film met profondément mal à l’aise quand un personnage, au fil d’une de ces innombrables scènes estampillées « hashtag métaphore », braille dans un téléphone à son ami qu’il n’est qu’un tyran et un misogyne, un misogyne oui monsieur ; malaise accentué lorsque quelques secondes plus tard, le client d’une prostituée se retrouve littéralement jeté aux égouts, façon un peu facile de se dédouaner des innombrables scènes de harcèlement de rue censées représenter le désir masculin. « Harcèlement de rue » paraît anachronique, c’est vrai, mais c’est le vocabulaire de 2015 : s’il ne vous plaît pas, il fallait sortir le film il y a 50 ans. Mais il y aurait beaucoup à dire sur l’imaginaire d’un vieux mâle qui débute son film sur un parterre de tricoteuses recueillant la tête tranchée à la guillotine de Rufus, enchaîne sur le viol d’une vieillarde, pour se poursuivre sur des dizaines – au bas mot – scènes où la femme est une proie, une pute ou une hystérique.
Il y a également, cela va sans dire, cette scène où la métaphore passe par des animaux, d’abord des chiens traversant la rue St Jacques en laisse, puis d’autres, libres. C’est beau. Mais le plan continue sur les voitures. Iosseliani a littéralement oublié de couper. On appelle ça une queue de plan, normalement, on les enlève ; mais ça demande encore un peu de vivacité. Chant d’hiver est quant à lui une queue de filmographie : ça existe aussi, c’est plus difficile à couper. On s’en serait presque voulu de faire de cette modeste erreur de montage une métaphore du film entier, mais c’est que Iosseliani insiste, et nous refait le coup de la queue de plan sur les bagnoles mal cadrées pour clore son film. On était prêt à se retenir, mais Iosseliani ne fait pas que tendre le bâton pour se faire battre : il nous guide le bras. Donnons-lui ce qu’il mérite, c’est-à-dire peu d’attention.

CHANT D’HIVER (France, 2015), un film de Otar Iosseliani, avec Rufus, Amiran Amiranashvili, Pierre Etaix, Mathias Jung, Mathieu Amalric, Enrico Ghezzi, Tony Gatlif. Durée : 117 min. Sortie en France le 25 novembre 2015.