Rencontre avec les frères Larrieu : « Le mal n’existe pas trop chez nous »

Repartis de San Sebastian avec leur premier prix obtenu en festival (celui du scénario pour le réjouissant 21 nuits avec Pattie), Arnaud et Jean-Marie Larrieu nous ont parlé de leur manière d’écrire leurs histoires foisonnantes, mais aussi de les filmer.

Après L’amour est un crime parfait, qui se déroulait en Suisse et était adapté d’un roman, vous revenez pour 21 nuits avec Pattie dans le Sud-Ouest de la France avec un scénario original. Il y avait un désir de retour aux sources ?

L’histoire est plus compliquée que cela. L’adaptation du roman de Philippe Djian a été écrite en 2010-2011, mais on n’a pas réussi à produire le film alors. On s’est donc retrouvé avec un grand vide, et on a commencé à écrire 21 nuits avec Pattie alors que L’amour est un crime parfait n’était pas fait. Et puis ce dernier s’est réveillé, a pu être produit, on l’a tourné, et on a terminé le scénario de 21 nuits avec Pattie juste après pour pouvoir enchaîner le tournage l’été suivant.

On l’a donc écrit dans ces moments où l’on se retrouve un peu seul entre deux productions, et dans l’idée que ce serait un projet « rapide ». Et les projets que l’on souhaite rapides, on les tourne en général dans des endroits que l’on connaît très bien – et dans le cas présent inspiré d’une Pattie qui existe réellement. Elle nous a raconté des histoires qui se retrouvent quasiment telles quelles dans le film. Il y a eu un travail de transcription à l’écrit bien sûr, mais ses récits étaient véritablement comme ça, avec plein de parenthèses, très crus et avec quelque chose de littéraire en même temps, lié au plaisir des mots.

On n’avait pas imaginé qu’au final le film deviendrait autant scénarisé. On savait que Pattie raconterait ses histoires à une autre fille, et après on a inventé l’histoire de la mère qui fait revenir l’héroïne, puis l’idée que le corps de la mère disparaît… On s’est retrouvés alors à travailler cette situation, avec cette ligne policière que l’on n’avait pas tellement prévue, et aussi le thème de la nécrophilie… On n’avait absolument pas prévu tout ça au départ. C’est venu au fil de l’écriture, parce que le sujet le demandait. Et c’est du coup devenu une « vraie » écriture, qui a bien dû prendre presque un an au total, en comptant les deux périodes.

21 nuits avec Pattie a donc fini par être très différent de ce qui était prévu initialement, de faire un petit projet en réaction à un gros comme Le voyage aux Pyrénées par rapport aux Derniers jours du monde ?

Exactement. Et on a aussi appris des leçons du Voyage aux Pyrénées, où il y avait des gens qui restaient sur le bord du chemin. Cette fois, la folie était la même mais on a essayé d’être plus… on n’a pas envie de dire que Le voyage aux Pyrénées n’était pas rigoureux, mais il avait une écriture plus libre, alors que pour 21 nuits avec Pattie on a plus longuement travaillé cette phase.

Toujours vis-à-vis de L’amour est un crime parfait, était-ce en réaction à celui-ci que vous avez eu envie de faire un film plus lumineux, plus joyeux ?

Dans 21 nuits avec Pattie les sujets sont aussi plutôt noirs… Mais c’est vrai que l’on a toujours eu l’idée de finir sur un moment suspendu, de bonheur, ce lendemain de fête où tout le monde habite la maison. On a toujours su qu’on terminerait comme ça. Donc oui, il y avait sans doute un peu de réaction. D’autant plus que l’on a toujours pensé L’amour est un crime parfait comme une tragédie, parce qu’il faut au moins en faire une dans sa vie.

Après quoi avec 21 nuits avec Pattie, vous revenez à quelque chose qui était toujours présent dans vos films antérieurs, la conviction que les personnages vont pouvoir accomplir dans la vraie vie leurs désirs, leurs fantasmes.

C’est vrai qu’en regardant la fin de nos films, on voit que l’on a besoin d’adapter des romans pour faire des films plus noirs, et dans les projets qui nous sont propres notre pente personnelle est plus solaire. C’est d’ailleurs ce que nous a dit notre consultant en scénario, « méfiez-vous, vous avez un rapport au mal très distancié ». Le mal n’existe pas trop chez nous.

Le moment où les personnages trouvent la clé de leur bonheur se traduit dans la mise en scène par un changement de format d’image. Quand est venue cette idée ?

On s’est toujours dit que l’on voulait faire le film en 1.33. Pour filmer la forêt, et aussi pour les dialogues avoir un format de portrait, avec de vrais champs-contrechamps plutôt que d’avoir les deux filles dans le même cadre. Cela nous permettait également de tourner à deux caméras, même si on l’a fait moins que prévu finalement. Par contre, sur le tournage on vérifiait toujours que le cadre soit utilisable en 1.85, pour rassurer les producteurs – en leur disant bien que pour nous le film existait en 1.33. Et à la fin, on s’est fait pour nous deux une projection en 1.85 (sans la montrer aux producteurs, car on craignait que cela leur plaise trop et qu’ils nous refusent le 1.33). Le résultat n’était pas bon, ça ne marchait pas ; sauf la fin. Quand on l’a vue en 1.85, on s’est rendu compte que quelque chose collait alors vraiment avec le personnage, son histoire, avec l’interprétation d’Isabelle Carré à ce moment-là. Elle joue comme si tout était nouveau autour d’elle, et avec ce nouveau cadre cela fonctionne très bien. Parmi le public, tout le monde ne remarque pas que le format a changé, mais il y a bien une impression, la sensation de quelque chose de nouveau.

La ressemblance avec Le Clézio était une manière de coincer André Dussollier : « si ce n’est pas vous, ça ne marche pas, c’est pas possible »

À propos d’Isabelle Carré, c’est la première fois qu’elle joue avec vous, autour d’elle il y a des acteurs qui reviennent de manière plus régulière dans vos films…

C’est un mélange, oui. On a envie de retravailler avec des gens que l’on connait parce qu’ils nous ont inspirés, et à l’inverse on aime bien aussi faire de nouvelles rencontres. On n’avait jamais travaillé avec Denis Lavant, avec André Dussollier aussi – on avait tenté mais ça ne s’était pas fait pour Le voyage aux Pyrénées.

Et dans ces cas-là, vous écrivez spécifiquement pour les acteurs ?

Penser à des acteurs, ça peut souvent libérer l’écriture. Par exemple le personnage de Jean, on avait du mal à le cerner, jusqu’au jour où on s’est dit « pensons à Dussollier ». Mais en se l’interdisant aussi un peu, parce que s’il ne venait pas une deuxième fois, ça aurait été dur… surtout avec la ressemblance avec Le Clézio. Mais c’était une manière de le coincer aussi ! On lui a dit « si ce n’est pas vous, ça ne marche pas, c’est pas possible ».

Il a toujours été décidé que l’on ne saurait pas ce qui arrive au corps ?

On a essayé, au fil de l’écriture, de ne pas résoudre l’histoire sans en même temps que cela devienne un problème. Que le spectateur se dise « d’accord, ça restera mystérieux, mais le film n’est pas là ». Puisque dans 21 nuits avec Pattie tout n’est que récits dans le récit dans le récit, que tous les personnages projettent des histoires et des hypothèses sur les autres, pourquoi y aurait-il la solution à cette question précise ? Cependant, on a une hypothèse qui tient. On pourrait désigner un coupable – et pas des moindres.

Pour finir, cet équilibre entre le tragique et le comique qui se retrouve dans tous vos films vient-il du fait qu’un de vous est plus tragique et l’autre plus comique ?

Cela aurait plus à voir avec notre méthode de travail. On écrit chacun de notre côté, et on s’envoie nos épreuves. Si l’un est parti dans un direction ce sera toujours un peu rectifié par l’autre, et c’est quelque chose qui marche vraiment dans les deux sens. C’est donc peut-être le fait d’être deux, qui empêche d’aller trop dans la tragédie ou la comédie.

Entretien réalisé à San Sebastian le 21 septembre 2015.

Retrouvez notre critique de 21 nuits avec Pattie ici.

21 NUITS AVEC PATTIE (France, 2015), un film d’Arnaud et Jean-Marie Larrieu avec Isabelle Carré, Karin Viard, André Dussollier, Sergi Lopez, Denis Lavant. Durée : 115 minutes. Sortie en France le 25 novembre 2015.