Les auteurs de demain naissent dans le Finistère… Go ouest !

A Brignogan-plages dans le Finistère, dans une maison donnant sur la mer, sept jeunes auteurs travaillent à leur scénario. Au bout du bout du monde, ils sont là pour achever une réflexion, pour mener à terme un projet d’écriture. Depuis 2008, le Groupe Ouest accueille ces talents en friche et accompagne les films de demain.

 

« Maintenant va falloir que ton scénario soit à la hauteur de ton repas !» lance-t-on à Soussaba Cissé, dans une ambiance chaleureuse et enfin décontractée. Après une journée de travail, elle vient de faire à manger pour ses colocataires, six jeunes scénaristes qui comme elle sont réunis à Brignogan pour un coaching d’écriture en résidence organisé par le Groupe Ouest. Ils sont la «Sélection Annuelle 2015». Chacun a son histoire à raconter, à développer en l’espace de neuf mois. Entre autres, Soussaba Cissé évoque la prostitution forcée de jeunes filles maliennes, Jean-Charles Paugam la cohabitation inattendue d’un junkie et d’une femme atteinte de la maladie de Parkinson, Thomas Rio un amour adolescent sur fond de reconstitution du D-Day. Et Jafar ? Lui aussi a une histoire, mais il ne s’appelle pas Jafar. Preuve de la camaraderie qui règne ici, c’est simplement le prénom musulman que Soussaba a attribué pour plaisanter à Alfredo Covolli au premier soir de leur collocation. Son projet s’appelle Tire !, et lui l’a débuté l’année précédente avec le Torino Film Lab. Parmi les trois sessions d’écriture annuelles du TFL, c’est la deuxième qui se déroule à Brignogan. Cette seconde étape est souvent la plus importante : l’auteur doit abandonner des idées qui lui tiennent à cœur, parfois depuis des années. Cela peut être un personnage superflu, une sous-intrigue trop confuse, une scène géniale… mais qui couterait cher, beaucoup trop cher, etc.. Pendant ces ateliers, ces phases d’écriture, il ne s’agit donc pas seulement de s’enrichir mais aussi de se délester. D’un point de vue financier, cet amincissement bienfaiteur, c’est un désir qu’a formalisé le Groupe Ouest avec la mise en place du projet LIM (pour «Less is More»), recherche et partage de techniques d’écriture adaptées à des films de petit budget, en l’occurrence moins de 500 000 euros. Les sept projets de la Sélection Annuelle ne s’accorderont pas forcément avec cette économie, mais l’idée demeure profitable, celle de ne pas perdre de temps à l’élaboration de scènes irréalisables.

Leçon matinale par Marcel BeaulieuLe Groupe Ouest accueille des auteurs en résidence dans la petite ville du Finistère depuis 2008, mais ce n’est qu’en 2015 que les premiers films nés ici commencent à sortir. La gestation est toujours longue.

Bienvenue à la petite Melody de Bernard Bellefroid et à Adama, film d’animation de Simon Rouby, écrit par Julien Lilti (diffusé à Annecy en juin 2015 puis en salles au mois d’octobre). En plus de ces films, les cannois Ni le ciel ni la terre de Clément Cogitore et le Grand Prix du festival Le fils de Saul de László Nemes ont aussi été élaborés à Brignogan ; en partie du moins, via les Sessions Internationales, émanations du Torino Film Lab. Aujourd’hui les scénaristes sont plus d’une centaine par an à transiter par la petite ville bretonne pour travailler sur leurs projets de film. Et parmi eux, ceux de la Sélection Annuelle où l’on retrouve Soussaba, Alfredo et leurs camarades. Soit sept scénaristes choisis sur dossier pour séjourner trois semaines par an dans la villa finistérienne en bord de mer (avril, juin et octobre), durant lesquelles ils sont écoutés et guidés par les scénaristes et consultants Jacques Akchoti et Marcel Beaulieu. S’ajoutent à cela quelques jours épars sans coaching, pour continuer à écrire au calme. Inspirés par la beauté des lieux, conseillés par le tandem, soutenus par leurs camarades, ils sont dans les meilleures dispositions pour créer. Lors de la sélection 2014, quatre des six auteurs présents ont terminé leur année en résidence avec une première version finalisée de leur scénario, la fameuse «V1». D’autres versions suivront, jusqu’à la bonne, puis viendra la recherche de financement. Le Groupe Ouest aide aussi lors de cette étape désormais, grâce à différents partenariats et à la création récente du Breizh Film Fund, premier outil de financement du cinéma issu de fonds privés à être créé en dehors de l’île de France.
Pour les sept auteurs de la Sélection Annuelle, cela parait encore très abstrait, et lointain, même si trois d’entre eux ont déjà tourné un premier long-métrage de fiction : Soussaba Cissé a réalisé N’gunu N’gunu Kann (2013), Massoud Bakhshi Une famille respectable (2012) et Fred Nicolas Max & Lenny, sorti début 2015.

 

Il y a forcément du bon pour ces auteurs en bord de mer à observer les marées, cette eau qui empli la baie comme une page vierge attend d’être chargée, noircie, complétée.

Lors d’une journée à Brignogan peuvent se succéder une ou deux heures de travail en groupe, avec échanges constructifs et/ou leçons de méthodologie, et des entretiens individuels avec les consultants. Le reste du temps, ça travaille encore, mais en solo. En option mais vivement conseillées : balade sur le plage et nage pour les moins frileux. Massoud Bakhshi se baigne une demi-heure par jour, par exemple. C’est essentiel, et pour Antoine Le Bos, le directeur artistique du Groupe Ouest, ceci explique même en partie le choix de Brignogan-plages : «Depuis une cinquantaine d’année et l’apparition des écrans, on a sous-traité la fabrication des récits. Nous sommes devenus hyper-récepteurs mais avons en partie perdu la nécessité d’être de bons conteurs. De fait, ce qui nous passionne, c’est comment faire pour ré-outiller les auteurs, les aider à être de nouveau capables de se brancher sur la sensibilité de l’autre. Pour cela, il y avait besoin d’un lieu hors du monde pour que l’auteur puisse y réfléchir, lors de certaines phases de son processus créatif en tout cas. Nous avons donc mis en place cet espace au bord de l’eau, un lieu qui puisse nourrir les auteurs. (…) Dans Bourlinguer de Blaise Cendrars, le héros sur la plage voit un bateau arriver du large, un petit point qui grossit, un homme descend dans une chaloupe et le rejoint sur le rivage. Il vient de l’autre bout du monde et cherche un équipier pour continuer son périple. En somme, il y a là l’idée qu’à tout moment peut venir du large quelque chose qui vienne vous chercher, et vous emmener. Faire face à la mer, à l’océan, pour les auteurs, c’est l’espace fictionnel originel. Tout est possible, tel un écran de possibles devant soi». L’inspiration peut donc s’inviter lorsque l’on fait face à l’eau, mais aussi bien en s’immergeant, pour se (re)charger tel le petit poète de L’institutrice. Il y a forcément du bon pour ces auteurs en bord de mer à observer cette eau qui empli la baie comme une page vierge attend d’être chargée, noircie, complétée. Et plus encore, le va-et-vient des marées rappelle l’écriture des auteurs, car il y a l’avancée puis le repli. Effacer, recommencer, c’est la caractéristique de ces phases d’écritures, indécises mais formatrices. A ce titre, les entretiens en tête-à-tête jouent un rôle décisif.

 

photographie © Brigitte Bouillot

 

Le «One-to-one», c’est l’occasion de se débloquer. Réalisatrice de documentaires aguerrie, Delphine Deloget se lance dans l’écriture de son premier long-métrage de fiction. Dans son futur film, Jean-Jacques, 17 ans, se bat pour sauver la dignité de sa mère Sylvie, une femme sur le fil du rasoir. Même si son projet ne raconte pas la même histoire, elle ne peut s’empêcher de le comparer à Sweet Sixteen de Ken Loach (2002). En face, le consultant Jacques Akchoti lui reproche cette obsession tout en reconnaissant que le scénario en béton de Paul Laverty n’est pas pour lui déplaire. Avec le recul, lui voit néanmoins une différence de taille entre Sylvie et la mère du film de Loach : «Dans Sweet Sixteen, l’ado se raconte des salades sur la nature de sa mère, alors que le tien connaît bien la sienne» lui fait-il remarquer. Sa Sylvie sera déchaînée mais aimable, car Delphine Deloget sait déjà qu’elle ne veut pas en faire un personnage rétrograde capable de n’exister qu’à travers son compagnon. Elle expose alors son dilemme : «Si l’homme avec qui mon personnage veut refaire sa vie est un inadapté, cela risque d’être le personnage de trop, de rendre le film caricatural… Mais si, à l’inverse, c’est est un banquier qui ne veut pas quitter son épouse, je ne peux décemment pas raconter que le rêve de Sylvie soit de devenir sa nouvelle petite femme». A Jacques de proposer une solution : «Peut-être l’homme ne voudrait-il pas changer de femme mais de vie. Il aurait une autre passion, la musique par exemple. En quittant son épouse, il abandonne sa vie d’avant, et cela conviendrait d’autant mieux à Sylvie». L’auteure prend note, l’idée fait déjà son chemin. L’entretien se termine quand Jacques lui rappelle qu’elle doit lui rendre un «Raconte-moi» pour la prochaine fois.

 

Julien Lilti présente ADAMA - photographie © Brigitte BouillotLe «Raconte-moi», c’est une vidéo de cinq minutes environ durant laquelle chaque scénariste raconte son projet. Ils en réalisent trois durant chaque semaine d’atelier. L’histoire évolue un peu à chaque fois, parce que le récit se transforme et eux aussi ; il faut bien cinq ou dix prises pour réussir la bonne vidéo. La réussite du «Raconte-moi» ne passe pas seulement par la description la plus habile possible de leur film, mais aussi par ce qu’ils transmettent d’eux-mêmes, inconsciemment, via cet exercice. La vidéo peut prendre l’apparence d’un selfie, mais la démarche est inverse : ne pas se regarder, s’adresser aux autres, à un maximum d’interlocuteurs. Antoine Le Bos a mis en place cette pratique : «C’est l’un de nos outils de travail fondamentaux. Si ce n’est pas un pitch mais un ‘Raconte-moi’, c’est parce qu’il s’agit de faire lien avec l’autre. C’est un outil qui nous sert ici et qui sert les auteurs entre eux, mais qui s’avère aussi utile pour toucher un public de producteurs. Plutôt que d’envoyer un scénario de 120 pages, cette vidéo leur permet d’entrer en contact en demandant simplement quelques minutes du temps de la personne. Pas une demi-journée de lecture, seulement d’appuyer sur Play et de consacrer cinq minutes. L’auteur peut à nouveau jouer de sa fonction véritable de conteur. Même s’il ne le veut pas, il fait déjà du cinéma : instinctivement, sa position définie dans le cadre, le choix du décor, ces décisions prennent sens. C’est du proto-cinéma, le surmoi n’intervient plus, le ‘Raconte-moi’ est parfaitement physiologique et l’auteur peut projeter devant lui ce qu’il ne savait pas projeter, ne pensait pas même avoir à projeter».

Le plus simple, pour vous, reste maintenant de donner cinq minutes de votre temps à l’un des auteurs de la Sélection Annuelle 2015. A Fred Nicolas, par exemple. Il a été assistant réalisateur pour Robert Guédiguian, Erick Zonca ou Arnaud Desplechin, il est l’auteur de Max & Lenny et écrit actuellement Bandit rouge, avec François Bégaudeau. De quoi parle Bandit rouge ? Demandez-le à Fred…. «Allez, raconte-moi !».

 

 

La deuxième session du coaching d’écriture de la Sélection Annuelle 2015 s’est déroulé à Brignogan-plages (Finistère) du 14 au 20 juin 2015. La troisième et dernière session se tient du 11 au 17 octobre 2015.