CHRONIC met Tim Roth entre la vie et la mort

Un infirmier en soins palliatifs prend auprès des mourants la place dont les vivants ne veulent plus. Comme avec Despues de Lucia, Michel Franco trouve la bonne distance par rapport à un sujet difficile et signe, avec l’aide de son comédien Tim Roth, un film traitant de la mort avec une sobriété remarquable et émouvante.

Cannes, plus fort que Meetic ou OkCupid : la collaboration entre le cinéaste Michel Franco et l’acteur Tim Roth est née dans la salle Debussy du Palais des Festivals, lorsque le jury présidé par le second a remis le Prix Un Certain Regard au film Despues de Lucia du premier. Puis lui a demandé un rôle dans son projet suivant, qui a du coup doublement changé de nature : il devait être question d’une infirmière au Mexique, cela est devenu un infirmier aux États-Unis. David est un aide-soignant d’un genre particulier puisqu’il s’occupe à domicile, et sans répit ou presque, de malades en phase terminale. Vivant dans leurs maisons, partageant chaque heure de leur quotidien, les assistant dans chaque geste et chaque besoin, David devient rapidement l’être qui leur est le plus proche, leur père de substitution reprenant à son compte tout ce qu’un parent fait naturellement d’ingrat pour un enfant en bas-âge – la douche, les changes, les cadeaux, les soins face à la maladie. Se rendant compte de cela, les titulaires des liens du sang finissent parfois par se retourner contre David et lui faire payer son intrusion, alors même qu’ils n’étaient pas mécontents de profiter de son dévouement pour préserver leur routine et leur détachement de tous les jours.

David est comme Charon, le passeur du Styx, emmenant à l’aller les mourants vers leur destin et ramenant au retour leur souvenir

Ces vivants ne veulent rien avoir à faire avec la mort, ils sont comme les trois singes – on ne regarde pas, on n’écoute pas, on ne parle pas. On s’absente en laissant la mort dans une pièce à l’écart, dont l’on ferme la porte derrière soi. Franco ne porte pas de jugement sur cette attitude (tout juste signale-t-il la pointe d’amertume qu’en tirent les malades), il raconte simplement l’histoire d’un homme qui a pour sa part choisi d’être dans le camp des morts plutôt que des vivants. Tous ses actes et ses choix sont guidés par cela, sans égard pour ses congénères mais sans méchanceté non plus. David est déjà dans l’autre monde, les sensibilités et les intrigues des vivants qui s’agitent pour tromper la mort ne l’intéressent pas. Il est anormal à leurs yeux (et donc aux nôtres) comme eux lui paraissent inadaptés face à l’agonie de leurs proches. Il est tel Charon, le passeur du Styx, emmenant à l’aller les mourants vers leur destin, et ramenant au retour leur souvenir. Ce qui a un prix : quand il paraît s’approprier des bribes de leurs existences éteintes, il efface sa propre personne derrière celles-ci. De la même manière Tim Roth s’efface lui aussi derrière son rôle, et cela le rend excellent, comme souvent lorsqu’un cinéaste autorise un acteur catalogué sanguin à jouer de manière intériorisée, dépouillée.

La sobriété du regard de Franco se diffuse à tous les niveaux du film : dans sa conduite du récit, sa mise en scène. Chronic s’en trouve empreint d’une grande dignité, et même d’une grande douceur. Le sujet a beau les appeler à pleins poumons, jamais le film n’a de gestes brusques, ne fait preuve d’agressivité ni de quelque pulsion que ce soit en réalité – encore une fois il est avec son héros, de l’autre côté de la frontière entre la vie et la mort. Une plainte pour harcèlement sexuel y est accueillie sans colère ; les retrouvailles entre le héros et sa propre famille sont douces, sereines, loin du ressentiment qu’on aurait pu imaginer être causé par la longue absence de David. Visuellement, les scènes de soins sont filmées avec pudeur, dans leur vérité crue mais sans rentre-dedans – pas de musique larmoyante, de gros plans scabreux. Franco reste toujours sur le seuil de la porte, comme on le fait lorsque l’on regarde un(e) ami(e) aller s’occuper de son nourrisson sale ou malade. La bienveillance de David dans ses gestes est ce qui compte le plus.

Si le thème de Chronic convoque évidemment Amour, un autre film auquel on pense beaucoup, peut-être même plus, est The grief of others montré en même temps à Cannes. L’histoire intime de David l’a fait passer par une perte horrible, et le deuil presque insurmontable qui s’en suit. Le choix de carrière de David, et son implication excessive dans celle-ci sont pour lui une manière de chercher à se sortir de cet état. Plus délicate encore est l’idée que sa fille s’est lancée dans des études de médecine, poursuivant à sa façon le sacerdoce du père – lui veut aider les gens à mourir correctement, elle espère pouvoir faire plus, en les guérissant. Tous les deux cherchent à tirer du drame qui les a frappés quelque chose de bon, d’utile. La différence entre eux est que pour David il était sans doute trop tard pour revenir dans la vie, contrairement à sa fille ; et cette idée rend la conclusion de Chronic moins abrupte qu’elle ne le paraît (inévitablement) quand son choc retentit.

CHRONIC (Mexique, États-Unis, 2015), un film de Michel Franco, avec Tim Roth, Sarah Sutherland, Michael Cristofer, Bitsie Tulloch. Durée : 93 minutes. Sortie en France le 21 octobre 2015.