Non, les choses ne s’arrangent pas pour Wim Wenders

Ecrivain en mal d’inspiration, Tomas se retrouve impliqué dans un accident mortel aux effets peu à peu étonnamment bénéfiques sur lui : de ce pitch, Wim Wenders tire une sorte d’interminable bande-annonce en 3D pour un film que nous n’aurions jamais envie de voir.

Pour ne pas être accusé injustement de brûler une idole, signalons d’abord que nous n’avons jamais été des adorateurs de Wim Wenders. La célébration dont il continue à faire l’objet nourrit en nous un étonnement permanent. Il semble même que, plus le niveau de ses films baisse, plus les institutions le soutiennent, faisant preuve à son égard d’une clémence que d’autres avant lui n’ont pas eu la chance d’avoir. Reconnaissons seulement à Wenders d’avoir le cran/l’inconscience/l’orgueil (cochez ce que vous voulez) de ne jamais faire profil bas et de toujours exhiber son travail à la lumière crue des festivals, empêchant ainsi nos yeux de s’en détourner. Nous n’attendions rien de ce dernier film, nous aurions voulu l’éviter mais, si le cas semblait désespéré, il n’en méritait pas moins un diagnostic.

Every Thing Will Be Fine est un désastre, sauf pendant vingt minutes. Les dix premières : James Franco traine son mal-être d’auteur en panne d’idées et en plein doute quant à son couple dans un grandiose paysage d’ère glaciaire, jusqu’à l’accident qui va bouleverser sa vie (la séquence, à double détente, est une réussite). Les dix dernières : l’inquiétude bourgeoise venue de The End of Violence, quand nous regardons des privilégiés paniquer à l’idée qu’un grand Autre ne pénètre chez eux. Entre ce début et cette fin, le vide, inexplicable, tant Wenders tenait un formidable enjeu faustien. Constatez par vous-même : Franco culpabilise, se laisse mourir (ce qui équivaut chez Wenders à prendre une grosse cuite), mais il n’y peut rien, ce trauma le transforme en un meilleur écrivain. Il a beau se détester, refuser d’écrire sur son histoire personnelle, son trauma l’infuse, l’accomplit en tant qu’artiste et en tant qu’homme (il quitte sa compagne, tombe amoureux d’une femme déjà mère et a l’enfant dont son impuissance devait le priver). D’où la détresse et la colère qui vont croître chez l’un de ceux qu’il a blessés, au fil du temps. Et on l’a, le temps, car le récit avance à coups de cartons marqués « Quatre ans plus tard ». Attention, ce n’est pas The Place Beyond The Pines, où l’étalement dans la durée permettait de redistribuer les enjeux. Ici, on dilue.

L’art de Wim Wenders est un art de la fenêtre : des cadres dans le cadre pour accentuer la profondeur de champ, des gens dans des vérandas qui regardent dehors, et Edward Hopper, dont les toiles continuent d’inspirer ses plans jusqu’à la nausée

Charlotte Gainsbourg et James Franco dans EVERY THING WILL BE FINELe truc faustien fond en même temps que la neige du début. Jamais on n’aura de grandes séquences dramatiques, il faudra se contenter de leurs amorces. Everything Will Be Fine commence tout et ne poursuit rien, considérant que le non-dit, la suspension, l’ouverture aux interprétations, sont des preuves indéniables de profondeur psychologique. Pour souligner ce relief, la stéréoscopie est là, scandée à coup de travellings compensés superflus : le vertige de l’espace exprime celui de la pensée, la forme et le fond, etc. Wenders se plante doublement avec ce procédé : il s’en sert de cache-misère pour compenser le manque d’inventivité de son découpage visuel, et en plus il tire son cinéma vers le théâtre. Car ce n’est pas de l’extraordinaire qui se matérialise, c’est du commun – une table, deux personnes, des chaises – comme si nous étions face à une pièce – même pas de théâtre, la pièce d’une maison -, plutôt qu’à un film.

Pareil qu’avec Pina, son hommage morbide à la danseuse et chorégraphe, Wenders croit faire la différence avec des surfaces vitrées. Son art c’est ça, un art de la fenêtre : des cadres dans le cadre pour accentuer la profondeur de champ, des gens dans des vérandas qui regardent dehors (ce qu’ils fixent des yeux se reflètent sur la surface et, à travers, on les voit eux ; ça suffit apparemment à faire une belle image) et Edward Hopper, dont les toiles continuent d’inspirer ses plans jusqu’à la nausée (même Nighthawks est là). Parce que l’Amérique, pour le réalisateur allemand, est depuis toujours un faux semblant, un mythe, un décor. Il n’y a pas d’autre manière de la traiter qu’en image d’image, par le filtre de sa culture. Il ne doit pas y avoir d’innocence du paysage, que de la référence. Du toc. Alors le toc devient un style. Ce n’est pas tout à fait l’Amérique, c’est le Canada, mais peu importe, puisque ce ne sont pas non plus des personnages, mais des acteurs dans des rôles improbables. Charlotte Gainsbourg joue une canadienne anglophone (pourquoi pas francophone ?), Rachel McAdams parle avec un accent français (pourquoi en faire une francophone ?), le père du personnage de James Franco est interprété par un allemand… Ils ont si peu à jouer qu’on a tout le loisir de ressasser cette incohérence. Ce casting n’est pas beau, parce qu’il motivé par le seul montage financier du film, non par les rôles. Canada, France, Allemagne, Suède, Norvège, Etats-Unis (via Warner Bros. Allemagne) : tellement de pays sont derrière Every Thing Will Be Fine qu’on gagnerait de la place sur l’affiche à mettre simplement le drapeau de l’ONU. Peut-être est-ce pour ça que Wenders est encore moins intéressant qu’avant : parce que le financement de son œuvre est déjà un travail considérable et usant. Peut-être est-ce pour ça qu’il lui est difficile de trouver des financements : parce que son œuvre est encore moins intéressante qu’avant.

EVERY THING WILL BE FINE (Allemagne, Canada, France, Suède, Norvège, 2015), un film de Wim Wenders avec James Franco, Charlotte Gainsbourg, Rachel McAdams, Marie-Josée Croze, Patrick Bauchau. Durée : 118 minutes. Sortie en France le 22 avril 2015.