Au festiVal-de-Grâce : LE GRAND SAUT des frères Coen

Retour au festiVal-de-Grâce qui, comme son nom l’indique, est un lieu étrange pour films malades… Cet épisode revient sur l’un de ces jours les plus sombres : quand il a dû intervenir en pleine soirée d’ouverture du Festival de Cannes, il y a vingt ans de cela.

Nous sommes le 12 mai 1994. Le festiVal-de-Grâce prend ses quartiers dans ce qui est peut-être la plus prestigieuse salle du monde : le Grand Théâtre Lumière, à Cannes. La date est elle-même tout sauf anodine, puisqu’il s’agit de l’ouverture de la 47ème édition du Festival. Le grand saut, film projeté à cette occasion, et participant à la Compétition, n’avait a priori rien d’un candidat à l’internement. On parle là du cinquième long-métrage de cinéastes dont les quatre premiers ont formé l’une des ascensions les plus irrésistibles de la décennie précédente : Sang pour sang, Arizona Junior, Miller’s Crossing, et enfin Barton Fink qu’un autre jury cannois avait porté aux nues en 1991. Palme d’or, Prix de la mise en scène, Prix d’interprétation masculine, le triomphe fut si écrasant que les règles furent changées afin d’éviter que cela puisse se reproduire. Trois ans plus tard, ce 12 mai 1994, Joel et Ethan Coen semblent revenir à Cannes en rois – mais en réalité leur éclat s’est déjà terni. Le grand saut est sorti depuis mars dans les salles aux États-Unis, où il a engrangé moins de trois millions de dollars de recettes alors que son budget était au moins dix fois plus important. Bien sûr un fiasco au box-office, aussi imposant soit-il, n’a jamais fait ou défait la qualité d’un film. Cependant, revenir sur la genèse de la réalisation de ce film-ci avec ces moyens-là montre en quoi ce bide commercial se double bel et bien d’un échec artistique ; et constitue un diagnostic qui, s’il avait été considéré à temps, aurait permis une admission au festiVal-de-Grâce dans des conditions plus discrètes que la cérémonie d’ouverture du plus grand festival de cinéma au monde.

Le grand saut doit son existence à une conjonction de hasards qui, a posteriori, a tout d’un tragique malentendu. D’un côté, l’envie qui a pris Joel Silver (oui, le Joel Silver, celui des films d’action à gros muscles et petits cerveaux) de collaborer avec les frères Coen ; de l’autre, un poussiéreux script de jeunesse de ces derniers, plus léger dans le ton et plus lourd dans le financement nécessaire que leurs histoires habituelles. Fruit d’une co-écriture avec Sam Raimi au début des années 80 (Joel Coen fut assistant monteur sur Evil Dead), Le grand saut a donc été réalisé dix ans après avoir été écrit. Entre temps, le trio est redevenu duo, Sam Raimi n’ayant plus rien à voir dans l’affaire, et les Coen eux-mêmes ont sérieusement évolué depuis lors. Quand ils ont ressorti ce scénario afin de profiter de l’opportunité offerte par Silver de faire un film plus mainstream, c’est comme s’ils se lançaient dans un film de commande ; et la fracture entre la mise en forme visuelle et le contenu écrit se ressent à l’écran tout aussi nettement que si tel était le cas.

LE GRAND SAUT des frères CoenSur le papier, Le grand saut est grevé de profonds défauts, à commencer par ses enjeux très minces. L’histoire se résume à un ping-pong constant entre les sottises d’un sot (le PDG fantoche d’une grande entreprise, mis en fonction par le conseil d’administration pour faire s’effondrer le cours de l’action et toucher le jackpot) et les malfaisances d’un malfaisant (le numéro 2 de la société, qui tire les ficelles dans l’ombre), d’où une narration dénuée de souffle. Dans le rôle du mauvais Paul Newman est très bon, mais dans le rôle du bon Tim Robbins a du mal à ne pas être mauvais – à sa décharge, la mission qui lui est confiée relève de l’impossible. Il lui faudrait être moitié Tom Hanks en Forrest Gump, moitié Jim Carrey en Ace Ventura, deux performances visibles sur les écrans la même année, pour donner corps au personnage de Norville Barnes. Comme les autres, Norville est noyé par le trop-plein de bouffonnerie et de références imposé par le script. La recette du Grand saut mélange Brazil et Spéciale première, Metropolis et M le maudit, Preston Sturges et Frank Capra (pour des raisons de chronologie, on laissera le bénéfice du doute concernant les similitudes avec Edward aux mains d’argent) : le shaker est inadapté et le produit final indigeste.

Visuellement, c’est tout le contraire ou presque. La mise en scène des Coen, égale à elle-même dans sa virtuosité, transforme le plomb en or. Lorsqu’elles s’expriment par ce biais la bouffonnerie génère l’hilarité, les références bâtissent un univers épatant. Le grand saut est illuminé par plusieurs grands moments, qui ont en commun une narration par le montage, l’image et le son plutôt que par le texte : l’installation de Norville comme président (avec l’un des plus incroyables fous rires généraux vus au cinéma), sa première rencontre avec la journaliste Amy Archer, la production et la commercialisation du hula hoop… Au sprint, sur la courte distance d’une saynète, les Coen dominent brillamment leur sujet. Mais l’endurance nécessaire à la tenue sur un long-métrage leur fait pour une fois défaut. Dix jours après leur internement, c’est depuis leur chambre au festiVal-de-Grâce qu’ils encaisseront la leçon de cinéma postmoderne que leur donne un jeunot de 31 ans (l’âge de Joel au moment de Sang pour sang, d’Ethan pour Arizona Junior) : Quentin Tarantino, qui reçoit des mains de Clint Eastwood la Palme d’or pour Pulp Fiction. Les Coen digèreront vite cet accroc et, une fois rendus à la vie active, reprendront leur marche triomphale avec un retour aux sources – Fargo en 1996 – puis un délire fourre-tout aussi réussi que Le grand saut est défaillant – The Big Lebowski, en 1998.


LE GRAND SAUT (The Hudsucker Proxy, Etats-Unis, 1994), un film de Joel et Ethan Coen, avec Tim Robbins, Paul Newman, Jennifer Jason Leigh, Charles Durning. Durée : 111 min. Sortie en France : le 12 mai 1994.