Envoyé spécial au… Festival Lumière de Lyon 2013

Les yeux rivés à l’écran et l’accréd autour du cou, un regard unique sur un festival atypique… Pas de compétition, pas de nouveautés, si ce n’est quelques restaurations, et des stars en pagaille (Tarantino, Cimino, Belmondo – James Franco n’était pas dispo) : organisé par « Thierry Frémo », le Festival Lumière est aux accros de la cinémathèque ce que le Comic-Con de San Diego est aux fans de Han Solo.

 

Pour se rendre au QG du Festival, l’Institut Lumière, prendre la ligne D du métro, descendre à Monplaisir-Lumière. Coïncidence ? Bien-sûr que non. Ici, tout a été pensé pour contribuer au bien-être du cinéphile en quête de réjouissances intenses. Les Lyonnais le reconnaissent, lorsque l’on discute avec eux pendant les files d’attentes – auxquelles on ne coupe pas, accréditation presse ou non : « c’est un festival pour tout le monde ». Cannes à portée de main, en somme, et pas seulement des journalistes.

A peine arrivé, je me retrouve dans une toute petite salle de cinéma, en bas d’un escalier de pierre, juste sous le bureau des relations-presse. Devant l’écran, Edouard Waintrop, programmateur de la Quinzaine des réalisateurs – on se croirait décidément à Cannes – et ici interprète de James B. Harris, assis à côté de lui. James B. Harris ? Le producteur de Kubrick (Les sentiers de la gloire, Lolita). Il est question de son film, Some call it loving (1973), projeté dans l’après-midi ; et je dois partir pour l’auditorium au tout début des anecdotes sur Kubrick. Harris faisait quand même partie des personnes persuadées que le réalisateur allait ruiner sa carrière en faisant de Dr Strangelove, une comédie – ce n’est pas rien.

On rejoint l’Auditorium après une marche de quinze minutes en s’éloignant de la gare de Lyon Part Dieu, et en traversant un tunnel routier sous un grand centre commercial. Le Crayon est cet immense building que je n’avais pas imaginé si haut lorsqu’à l’Institut Lumière, on m’avait indiqué le chemin à l’aide des vues aériennes de Google Maps. Et au pied de celui-ci, se trouve une gigantesque structure arrondie en béton, surplombant une petite esplanade : nous y sommes. Sur la trentaine de salles où se déroule le Festival, celle-ci est sans doute l’une des plus grandes. 3000 places, à vue d’œil – et je peine à en trouver une seule.

BLACKMAIL d'Alfred Hitchcock

Un orchestre symphonique s’installe devant l’écran où va être projetée la version muette de Blackmail, réalisé en 1929 par un jeune homme nommé Alfred, qui vient d’avoir 30 ans. Dans le film, une femme délaisse son inspecteur du FBI de petit-ami pour suivre dans son atelier de peinture un bellâtre, qui tente de la violer. Elle le trucide au couteau de boucher, oublie un gant sur les lieux du crime, puis son petit-ami est chargé de l’enquête. Tous les ingrédients de celui qu’on appellerait plus tard Hitchcock sont là. Accompagnée en direct par l’orchestre, la moindre scène gagne une puissance spectaculaire à la fois grandiose et grotesque, tant tout y semble accentué. Le plaisir du Film Noir, surtout, se trouve décuplé : on voit les cymbales être frappées lors des moments dramatiques, les archets aller et venir lors des scènes de baiser, et cet ornement visuel à l’image semble la renforcer – un peu comme l’ambilight sur certains écrans numériques. Le scénario est suffisamment limpide, et la réalisation brillante, pour permettre de suivre le film tout en regardant, de temps en temps, jouer l’orchestre.

Il paraît que Terrence Malick tourne toutes ses scènes deux fois : une avec dialogues, et une sans – ce qui explique les inserts contemplatifs de ses conversations. En 1929, Hitchcock fait pareil, et la version parlante de Blackmail est également projetée au Festival. Gageons cependant que les voix des acteurs n’apporteront pas grand-chose au grondement des contrebasses ou aux plaintes des violons solistes. De même que tous les films n’ont pas besoin d’être en 3D, tous les films n’avaient peut-être pas besoin d’être parlants.

Tout un cycle est consacré cette année à l’entre-deux entre le cinéma muet et parlant (on pouvait aussi découvrir Le Chanteur de Jazz, véritable Avatar du cinéma parlant, en 1927). Il me faut pourtant quitter ce cycle-là pour jeter un œil à la rétrospective Ingmar Bergman et découvrir Sonate d’Automne, dans une salle comble et, de fait, derrière un resplendissant crâne chauve qui me cache une partie de l’écran. La mise en scène est parfaite, j’ai l’impression d’être derrière le réalisateur. Je ne lui dirais certainement pas que Sonate d’Automne est loin d’être son meilleur film – et de toutes manières, on ne vient pas à Lyon pour critiquer les films, on l’aura compris. Plutôt pour regarder ce qui se produit lors de leur projection en salle, qu’une naissance trop tardive nous aura fait rater. Ici, je constate par exemple que la colère cathartique de Liv Ullman contre sa mère, jouée par Ingrid Bergman, pousse ma jeune voisine à se boucher les oreilles…

David Carradine dans BOUND FOR GLORYUne balade au bord du Rhône me conduit d’un cinéma à un autre, du cycle Ingmar Bergman au cycle Hal Ashby, « l’oublié des années 70 ». Au programme, Bound for Glory (En Route pour la Gloire). L’histoire est celle de Woody Guthrie, chanteur folk des années 30/40, inspirateur de Bob Dylan, ayant quitté son Oklahoma natal à dos de train de marchandises pour la Californie. Certainement l’un des meilleurs rôles de David Carradine… avec Bill. Tarantino aurait dû être là. Bound for Glory se situe à mi-chemin entre Les Raisins de la Colère et Into the Wild, et sa charge politique (on est en 1976) se pare de l’élégance nonchalante de son héros, qui joue de la guitare même au beau milieu d’une tempête de sable. Et puis la pellicule est sale, on la croirait sortie des poches de Guthrie lui-même. Où était Tarantino ?

Jour 3. A Lyon, le Véli’b, on appelle ça le Vélo’v. Je retourne au Cinéma Comoedia de la veille pour découvrir le cycle des films en noir et blanc d’Henri Verneuil : il s’agit cette fois de Mélodie en sous-sol, présenté par Régis Wargnier. La restauration du film est splendide ; seul problème : malgré sa jeunesse retrouvée, le film a rudement mal vieilli. Les dialogues d’Audiard ressemblent à leur caricature dans un sketch des Inconnus ; et Delon y incarnait déjà le rôle d’insupportable macho qu’il endosse aujourd’hui à merveille dans la vie.

Fin de soirée, nouvelle balade en bord de Rhône : il reste deux jours de Festival, mais le bouquet final a lieu ce soir, vendredi. A l’amphithéâtre du Palais des Congrès (3000 places, encore), on remet le Prix Lumière à Quentin Tarantino. Pas besoin d’accréditation pour y accéder, mais l’accès n’y est quand-même pas simple : les places se sont paraît-il vendues comme des petits pains. Voir Tarantino, c’est un peu de comme voir l’Empire State Building, ou l’enseigne Hollywood : ceux qui critiquent les Oscars et les Césars devraient tenter la cérémonie du Prix Lumière. Il n’y est, pour le coup, question que de plaisir touristique, détaché de toute notion artistique.

Tarantino, bon joueur, accepte ce prix « comme un encouragement pour devenir encore meilleur ». Ce n’est certainement pas la récompense, cependant, qui doit faire office d’adrénaline sur son vieux cœur quinquagénaire en overdose de succès critique. C’est, clairement, la standing-ovation de 3000 personnes, à laquelle il ne doit pas avoir droit si souvent que ça. Puis Roth, Keitel, Thurman, Weinstein, et son vieux compagnon Lawrence Bender, viennent tous sur scène, et participent à l’effusion amoureuse. On en rajoute volontiers : le Prix Lumière devient, dans la bouche d’Uma Thurman, le Prix Nobel du Cinéma.

Finalement, la mascarade vire à la pièce de théâtre. Mélanie Laurent joue le rôle de l’agent double, entrée dans la salle à la fois avec le gratin français (Mélanie Doutey, Ludivine Sagnier, Christophe Lambert, Laurent Gerra, Alain Cavalier et Harry Roselmack) et les amis du héros, intronisés sur la musique de Reservoir Dogs. Tavernier et Frémaux ne sont pas mauvais en ressorts comiques. Tarantino, qui aime les jeux de langages, aurait pu écrire certaines séquences lui-même : d’abord, la traduction instantanée du discours de Thurman par Frémaux avec Thurman mimant les émotions de Frémaux comme un metteur en scène dirige les interprètes de sa pièce ; ensuite, vient le discours de Tarantino. Écrit ou improvisé, celui-ci est parfaitement récité et s’achève sur un splendide : « And by the grace of God… Go I ». « Et, avec la grâce de Dieu, j’avance. » Sauf que la traduction peine à venir. Tarantino répète. « By the grace of God : GO I. » Tavernier lâche un « quoi?! » désemparé ; Frémaux est embarrassé (« Gohai ? », « Go why ? », « Mogwaï ? »)… Tarantino répète une troisième, puis une quatrième fois, tandis que dans le public, quelques bilingues commencent à souffler la réponse. Rupture de rythme, imprévu spectaculaire : parfait.

Robert De Niro dans JACKIE BROWNDans la salle, des morceaux de la pellicule de Jackie Brown circulent – cadeau du festival. C’est un peu comme de remporter une pierre de la muraille de Chine, un morceau de crêpi de l’opéra de Sydney. Et puis Tarantino revient après l’entracte, une énorme médaille de Chevalier des Arts et des Lettres autour du cou (Aurélie Filipetti était dans la place). Les fans affluent vers la scène, comme des cailloux dévalant la pente de l’amphithéâtre, Smartphone en main pour enregistrer la présentation du film par son réalisateur. Ou comment aimer Jackie Brown, par Quentin Tarantino.

Jackie Brown, dit-il, est un « hang-out movie ». Intraduisible – pauvres interprètes, à nouveau mis en défaut ! Hang out, en anglais, c’est passer du temps avec ses potes. Jackie Brown, explique QT, n’est pas seulement là pour raconter une histoire. On le regarde pour retrouver les personnages, passer du temps avec eux. Comme s’ils étaient à la fois différent et exactement les mêmes à chaque rencontre… Anciens et restaurés à la fois. « Combien de personnes ont déjà vu le film ? » 2000 personnes, ou presque, lèvent la main dans l’amphithéâtre. C’est bien ça. On est ici pour revoir de vieux amis, revoir de vieux films.

Pour le plaisir.

La 5ème édition du Festival Lumière s’est déroulée à Lyon, du 14 au 20 octobre 2013.