VIC + FLO ONT VU UN OURS de Denis Côté

Pendant la promotion de son dernier long-métrage à ce jour, BestiaireDenis Côté disait regretter un peu d’avoir dû se remettre à la narration. Pas de surprise : il s’est débrouillé pour l’éviter quand même avec Vic + Flo ont vu un ours, lauréat du Prix Alfred Bauer à la Berlinale 2013

Denis Côté n’emploie que des mots très simples pour parler de ses films. Les plans fixes des animaux de Bestiaire s’arrêtaient lorsqu’ils n’étaient plus « intéressants ». Le dernier plan de Vic+Flo est là parce que « c’est beau ». Si l’homme ne rechigne pas à prendre le micro après une projection – comme il l’a fait à Paris Cinéma 2013 – on se rend rapidement compte qu’il n’explique rien. Avec une honnêteté franchement amusante, Côté raconte comment les idées lui sont venues, se place de l’autre côté de l’analyse et tend des perches, conscient qu’à un moment donné, les critiques seront là pour faire le boulot. On aurait envie de dire que c’est à la fois un défaut et une qualité mais, en y réfléchissant, ce n’est même pas un défaut : dans bien des cas, un artiste incapable d’expliquer son œuvre aura produit quelque chose de plus intéressant qu’un artiste intarissable sur ses intentions. Denis Côté, l’air bonhomme, se contente d’expérimenter. Il le dit : « je ne cherche pas à faire de chef-d’œuvre ».  Si ses films peuvent passionner, c’est justement pour leur désinvolture, l’impression qu’ils donnent de ne pas tellement compter que ça et d’être donnés à un public libre d’en faire ce qu’il veut, et à une critique qui trouvera bien moyen d’en faire quelque chose – c’est peut-être cela, aussi, qui nous le rend sympathique : sa façon de se présenter comme de la chair à critique, là où il n’est sans doute qu’un type en train de s’amuser.

VIC + FLO ONT VU UN OURS de Denis Côté

Et les critiques eh bien, c’est nous, là, maintenant.

Alors quoi ?

On s’amuserait volontiers à présenter le film, mais Côté nous en empêche. Les ruptures de ton sont si nombreuses dans Vic+Flo, justement à cause du peu de cas que l’auteur fait de son scénario, qu’en parler sans rien gâcher oblige à ne parler que des trente premières minutes. Vic et Flo s’aiment : difficile d’en dire plus. Parlons du cadre alors : une maison dans la forêt, dont les personnages n’ont pas le droit de s’éloigner. Flo-Orange, Vic-Mécanique : on peut croire assez longtemps que l’histoire fricote avec celle du film de Kubrick, dans lequel un repris de justice voit son flegme chèrement acquis mis à rude épreuve. L’un des jeux favoris du critique consiste à rapprocher les films les uns des autres, alors jouons un peu. Vic+Flo ne ressemble qu’à ce qui ne ressemble à rien : Prince Avalanche, les films de Quentin Dupieux, le théâtre de Beckett. Ses retournements de situation sont tels qu’on finit par avoir Shyamalan en tête, Le Sixième Sens, Le Village, Phénomènes ; et on se rend compte que le rythme est le même – de longs plans, très géométriquement dessinés –, que la mise en scène aussi – des personnages silencieux observent souvent le plan, de l’intérieur – sans parler de la violence, désinvolte elle aussi, pure violence de cinéphile jouant au maximum sur la surprise et s’étirant avec un plaisir de sale gosse, comptant sur la pression physique que le son et l’image exercent sur le spectateur. La grande différence avec Shyamalan, bien-sûr, c’est le recours à la musique : pas une note qui ne soit jouée à l’écran chez Côté ; pourtant, le désir de faire du conte est le même. De tenter un cinéma qui ne soit pas crédible, dans lequel il faille, du coup, venir chercher autre chose.

Comme son nom ne l’indique pas, Côté est un cinéaste frontal

Quand Côté filme les animaux dans Bestiaire, il ne recherche sûrement pas la dénonciation de quoi que ce soit, mais plutôt une expérience, philosophique (si si) qui place le spectateur face à quelque chose et l’amène à s’interroger – au sens socratique du terme, l’ironie est la même – sur son positionnement face à ce qu’il regarde. Comme son nom ne l’indique pas, Côté est un cinéaste frontal. Ses personnages sont d’ailleurs rarement filmés de trois-quart. Dans Bestiaire, chaque plan posait une question : que vous fait cet animal-là ? Et celui-là ? Êtes-vous gêné ? Pourquoi ? Et la durée du plan de laisser le temps à la réponse de s’esquisser. Ainsi les personnages de Vic+Flo sont-ils filmés, à plus d’un titre, comme les animaux de Bestiaire : d’abord parce qu’ils sont enfermés (Vic et Flo ont un casier judiciaire, ne doivent pas s’éloigner de la cabane où elles habitent et reçoivent la visite régulière d’un agent de police habillé comme un gardien de zoo), aussi parce qu’on retrouve, ici et là, les murs de tôle qui constituaient la toile de fond de Bestiaire. Pas de VIC + FLO ONT VU UN OURS de Denis Côtéprofondeur, pas de changement d’axe. Une simple et belle tentative d’impassible impartialité devant les aléas du scénario à rebondissements, traversés par deux figures de cette impartialité, justement : un vieillard paralysé et un représentant de la loi.

Alors, de la même manière que Bestiaire plaçait du sentimental dans de l’impassible (de pauvres petites bêtes dans l’univers froid, carcéral et impitoyable du zoo), Vic+Flo joue à la même chose et place son adorable petit couple, brillamment interprété par Pierrette Robitaille et Romane Bohringer, dans un engrenage qui ne se soucie pas d’elles. Le personnage principal, ici, c’est le scénario, labyrinthe où observer les souris (il y en a d’ailleurs autant que d’ours dans le film). Et si on voulait jouer encore un peu, on rappellerait qu’une autre Cabane dans les bois, celle de Drew Goddard et Joss Whedon, partageait cette volonté-là aussi. Avec Vic+Flo, Côté s’empare du film narratif comme d’un Rubik’s Cube, qu’il met un point d’honneur à ne pas remettre dans l’ordre ; disons plutôt qu’il cherche à y tracer des diagonales de couleur. Ce n’est pas forcément grand-chose de plus qu’un jeu, c’est sauvé par cette impression rare qu’on a joué à être sérieux. A faire un film autant qu’à l’expliquer. Et maintenant, comme disait l’autre, « vous pouvez reprendre une activité normale. »

VIC + FLO ONT VU UN OURS (Canada, 2013), un film de Denis Côté, avec Pierrette Robitaille, Romane Bohringer, Marc-André Grondin, Marie Brassard. Durée : 95 minutes. Sortie en France prévue le 4 septembre 2013.