ILO ILO d’Anthony Chen

Reparti de Cannes 2013 avec la Caméra d’Or, Ilo ilo est le portrait subtil d’un pays se fourvoyant dans une quête du bonheur via une discipline stricte et une ambition excessive.

En remettant la Caméra d’Or à Ilo ilo, Agnès Varda et son jury ont indiqué qu’ils avaient fait le choix de récompenser non pas de la musique d’orchestre, mais de chambre. L’image est particulièrement juste (et belle). Ilo ilo ne fait pas dans la démonstration de force mais dans l’ouvrage en finesse des sentiments, des impressions, d’une vision d’un monde plus ou moins vaste. Cette façon de faire du cinéma est rarement reconnue à sa juste valeur en festival (où le temps est compté et les coups les plus forts frappent le plus immédiatement), ce qui donne une saveur particulière à ce prix. Ilo ilo est un portrait de Singapour vu par la petite lorgnette – une famille avec fils unique, Jiale, et servante, Teresa, nouvellement embauchée pour décharger la mère, enceinte, des tâches ménagères. Il y a probablement une grande part d’autobiographie dans l’histoire, car le réalisateur Anthony Chen avait à peu près l’âge de son jeune héros au moment des événements qu’il décrit, lors de la crise financière de 1997. Celle-ci est présente surtout en toile de fond parallèle à la vie des personnages, avec des intersections réduites à une poignée ; soit le même rapport que celui qui existe aujourd’hui entre nous et « notre » crise. Qui dit crise dit faillite d’un modèle global, à la fois économique et social. Ilo ilo est la chronique discrète de cette défaillance. Les membres de la famille de Jiale en sont les modèles – mais pas les mannequins, inanimés et tout entiers au service du message. Ils sont vivants, et en tant que tels on apprend à les apprécier pour leurs qualités et leurs défauts.

Par petites touches, réparties au sein de la cellule familiale ainsi qu’au travail ou à l’école, Chen révèle l’invalidité de la stratégie agressive et excessivement ambitieuse de développement économique de son pays. Le second pilier de la doctrine de Singapour, la discipline terriblement stricte qui y est appliquée sur tous les plans de la vie de la société (de la propreté des rues à la soumission absolue à l’autorité), est lui aussi la cible du film. Teresa est, malgré elle, l’élément perturbateur qui va le renverser. Par sa capacité à inclure une part sentimentale, empathique dans ses rapports avec autrui, ce dont aucun local autour d’elle ne semble capable, elle va assez rapidement se retrouver à jouer les mères de substitution à côté de la mère véritable. Les scènes où s’affirme cette reconfiguration affective (l’anniversaire de Jiale, par exemple) sont aussi subtiles que ce qui s’y joue est dur. D’une manière générale, tout dans Ilo ilo est porteur de cette délicatesse et de cette patience ; les caractères, les relations, les drames. Chen évite ainsi les chausse-trappes qui guettaient son récit, comme la niaiserie des films centrés sur un enfant ou le faux rythme de la chronique monotone d’un quotidien ordinaire. Et dans son final, il ouvre modestement une porte sur une alternative plus juste : pour espérer être heureux, au lieu de viser trop haut et de se faire trop de mal pour y parvenir, il faut commencer par accepter sa place dans le monde et les chances que celle-ci offre.

ILO ILO (Singapour, 2013), un film d’Anthony Chen. Avec Koh Jia Ler, Angeli Bayani, Chen Tian Wen, Yeo Yann Yann. Durée : 99 min. Sortie en France non déterminée.