MONSTRES ACADEMY de Dan Scanlon

Film d’ouverture d’Annecy 2013, le Pixar de l’année fait appel aux héros de Monstres & Cie. Il y est donc naturellement question de peur, mais d’une peur inattendue : celle de l’échec.

Transformer une œuvre en franchise – avec le mercantilisme que cela implique – donne-t-il le cafard aux équipes de Pixar ? La question semble flatteuse, puisqu’elle implique l’hypothèse d’une rébellion du subconscient du studio contre la logique financière, mais paraît légitimée par les exemples de Toy story et désormais Monstres Academy. Les suites des aventures de la bande à Buzz et Woody étaient rongées par la hantise de l’abandon (le n°2), puis de la mort pure et simple (le n°3). Dans Monstres Academy, c’est l’échec qui travaille l’histoire de part en part, à rebours de ce que l’on pourrait attendre de ce récit d’apprentissage, car en milieu universitaire, donc de progression a priori irrésistible – le film est vendu comme le prequel des aventures de Mike et Sulley, deux pointures dans leur domaine au début de Monstres & Cie.

Une initiation a bien lieu, mais elle n’a rien de glorieux, ni de joyeux. Suivant un chemin déconcertant pour le spectateur et très rude pour ses personnages, Monstres Academy trimballe ses héros de déconvenue en désillusion, de brimade en sanction, tout le temps que dure leur passage à la fac. Les réussites sont emblématiquement laissées aux bordures du film (le générique d’ouverture,  le montage en conclusion résumant l’histoire de ce qui serait un troisième film). L’optimisme béat du duo central à son arrivée à l’université, sûr de triompher grâce à son talent, s’efface au profit d’une autre philosophie, un réalisme plus fataliste. Mike et Sulley n’ont rien demandé, mais misfits ils sont, et misfits ils resteront. Cette condition est une montagne qu’il est impossible de déplacer. L’apprentissage à la dure des deux héros sera celui-là : savoir ce qu’est sa place dans le monde, connaître ses failles, accepter sa part d’inadéquation. En somme, devenir un individu complexe de la famille Pixar (plutôt qu’une figurine creuse de plus dans la collection Dreamworks ?).

MONSTRES ACADEMY de Dan ScanlonCe processus ne va pas sans douleur, pour les personnages, comme pour le public. Toute la partie se déroulant sur le campus reste simplement passable. Faute de développement, aucun des personnages secondaires ne dégage le moindre charisme ou intérêt, tandis que l’enchaînement de péripéties bâclées compose un ensemble où les convulsions vaines du rythme laminent l’intensité des séquences. Le campus de Monstres Academy est « dreamworksien » jusque dans sa contamination par la pratique du gag à haute fréquence, déclenché en marge de l’action qu’il vient le plus souvent interrompre, au lieu de l’accompagner. Sur ce point, le film est l’anti-Toy story 2, où aventure et humour s’entremêlent à la perfection.

L’université est un cauchemar, sentence que vient attester une scène en particulier, calquée directement sur Carrie – à la différence près qu’ici la stupéfaction de l’humiliation est encore plus violente, car celle-ci est infligée par surprise là où De Palma la préparait en amont. L’université est un fourvoiement, une erreur de parcours pour Mike, Sulley… et Pixar. Leur salut à tous se trouve ailleurs, dans la magie des portes interdimensionnelles qui relient le monde des monstres aux chambres d’enfants humains. En trois séquences réparties au fil du récit, ce principe déjà au cœur de Monstres et Cie change complètement la donne. Il donne à Monstres Academy une âme, belle et forte, et brouille sa nature de prequel  en le transformant en possible spin-off – le prologue fait visiter l’usine à Mike, mis à la place du spectateur regardant d’autres monstres œuvrer à effrayer les enfants – ou making-of – on voit les portes et les bonbonnes à cris, autant dire la structure du premier film se fabriquer sous nos yeux.

De plus en plus longues, ces trois séquences encouragent la mutation d’un inaccessible rêve de jeunesse (la scène d’ouverture dans l’usine, évoquée ci-dessus), réactivé à l’adolescence (via une entrée par effraction dans cette même usine), et devenant réalité au cours d’un dernier acte brillant. La première sortie de Mike et Sulley est ainsi un bijou, qui envoie aux oubliettes les errements antérieurs. Il y a du suspense et de la malice, et surtout de l’audace et de l’émotion concentrées dans un plan magnifique : les deux héros assis au bord d’un lac, à la lueur de la Lune, sans un mouvement ni même un son (à quand remonte la dernière fois que le cinéma d’animation avait ainsi laissé une place à la beauté du silence ?) pour interrompre leur poignante introspection croisée. Une amitié inaliénable nait devant nous, rappelant à notre bon souvenir la science du récit et des personnages que possède Pixar et qui, associée à la magnificence visuelle de Monstres Academy (pas un plan qui ne flatte l’œil), emporte une fois encore le morceau.

MONSTRES ACADEMY (Monsters University, Etats-Unis, 2013), un film de Dan Scanlon, avec les voix de Billy Crystal, John Goodman, Steve Buscemi, Hellen Mirren. Durée : 104 min. Sortie en France le 10 juillet 2013.