PROMISED LAND de Gus Van Sant

Matt Damon débarque dans une petite ville américaine pour convaincre ses habitants de laisser sa société exploiter le gaz de schiste présent dans leur sol. Au delà du film-dossier à la Erin Brockovich ou de la simple fiction écolo sur les méfaits du forage, Promised Land, présenté en compétition à la dernière Berlinale et récompensé d’une mention spéciale, mêle astucieusement l’intime et le politique et s’appuie sur ses personnages (et leurs interprètes) pour livrer un portrait de l’Amérique d’aujourd’hui.

À chaque nouvelle production « classique » de Gus Van Sant, des voix s’élèvent pour la considérer comme mineure dans la filmographie du réalisateur, pour regretter encore et toujours sa période expérimentale. Il faut pourtant s’y faire : il y a plusieurs veines chez Van Sant, et la plus classique n’est pas la moins intéressante, ni la moins personnelle. On y retrouve bien le même geste de cinéaste. Et pas seulement parce qu’il n’oublie jamais, quelque soit le style choisi, de caser ses fameux plans de nuages en accéléré. Comme au moment d’Harvey Milk, c’est par le politique que Gus Van Sant régénère à nouveau sa veine classique, après la parenthèse arty de Restless en 2010.

Avec Promised Land, Matt Damon reprend du service en tant que scénariste de GVS, avec cette fois-ci John Krasinski pour compagnon d’écriture. Promised Land est avant tout un grand récit « à l’américaine », et le cinéaste le prend comme tel, se colle à lui, mettant son élégante mise en scène au profit de celui-ci. De quoi s’agit-il ? Steve (Matt Damon) et Sue (Frances McDormand) sont envoyés dans une petite ville où se trouvent les dernières réserves américaines de gaz de schiste. Les deux collègues doivent convaincre la population locale d’accorder à sa société les droits de forage sur leurs terres. Comme dans Local Hero avec Burt Lancaster (Bill Forsyth, 1983), dont Promised Land est explicitement inspiré, il s’agit d’un « Monsieur Tout-Le-Monde » parvenu à s’élever socialement, envoyé en « mission » dans un petit village où semble régner la vie simple des honnêtes gens de la campagne. Là, croyant faire le bien de la communauté, il se heurte à la tristesse et à la réticence des autochtones (dont le bouleversant Hal Holbrook), ainsi qu’aux perfidies d’un militant écolo manipulateur (John Krasinski).

Dans leur description de la vie d’une petite ville américaine, les scénaristes et le cinéastes évitent avec talent tous les écueils du pittoresque et de la condescendance. Les champs à perte de vue, la station essence esseulée, le bar à l’ancienne où l’on tombe sur une ravissante local girl : le charme folk des décors et des personnages ne sonne jamais faux. Il y a une vitalité de cette « terre promise » où la démocratie se joue quotidiennement dans les conversations, les échanges et les récits personnels. Le politique en son sens originel de vie de la cité est au centre de Promised Land, qui met en place une admirable dialectique – dialectique entre les personnages mais aussi au sein de son personnage principal dont il se plaît à cultiver l’ambiguïté, à ressasser les doutes, à ballotter la conscience. C’est Matt Damon, comme d’habitude admirable en version sexy de l’Américain moyen, personnage légèrement naïf en quête d’authenticité. L’an dernier, dans l’adorable Nouveau départ de Cameron Crowe, Matt voyait l’inauguration du zoo familiale presque compromise par l’arrivée d’un gros orage. Dans Promised Land, une « foire du village » fabriquée de toute pièce par les envoyés de l’industrie (Matt et sa collègue délicieusement interprétée par Frances McDormand) échoue pour les mêmes raisons météorologiques. Deux tentatives inégalement sincères, deux fléaux similaires, deux issues inverses. L’ambiguïté du personnage est longtemps tenue dans Promised Land, qui parvient à être à la fois précis et flottant, à construire très habilement un personnage tout en le laissant libre et incertain.

Comme attendu, le film finit par faire du portrait de ses personnages un portrait doux-amer de l’Amérique d’aujourd’hui, un commentaire pertinent sur le lien des Américains à leur terre et à leur communauté. D’un classicisme astucieux et d’une extraordinaire efficacité du récit, Promised Land mêle l’intime et le politique de manière très intelligente ; Damon, Krasinski et Van Sant concoctent un film de vrai démocrate, où ne l’emporte jamais ni le populisme ni le cynisme. Deux « trucs » viennent à la fin du film en infléchir le récit : un retournement de situation qui, bien qu’excitant, tire Promised Land vers la « fiction de gauche » et résonne de manière un peu artificielle voire incohérente au regard du reste du récit ; puis, suite logique, un retournement du personnage qui conclut sur une « simple » rédemption un récit aux dimensions a priori plus larges et riches. Cependant, on ne peut s’empêcher d’admirer cette manière classique et très belle de tenir jusqu’au bout son personnage à l’intérieur d’un parcours éthique cohérent, à l’issue nécessairement humaniste et qui se refuse à tout cynisme. On peut trouver tout cela, au choix, édifiant ou un peu léger. Édifiant, oui, à la manière d’un Capra  (la parenté avec Vous ne l’emporterez pas avec vous est notamment évidente) ; et léger, oui, comme une protest song mélancolique de Donovan ou de Joan Baez. Dans tous les cas, ce qui se fait de plus beau en termes d’americana, mineure par le ton mais grande par le souffle et par le cœur.

PROMISED LAND de Gus Van Sant (Etats-Unis), avec Matt Damon, Frances McDormand, John Krasinski, Rosemarie DeWitt. Durée : 1 h 46. Sortie en France : 17 avril 2013.