ANTIVIRAL de Brandon Cronenberg

En découvrant Antiviral de Brandon Cronenberg, les spectateurs cannois, séduits ou non, se sont tous entendus sur un point : le réalisateur est bien le fils de son père. Mais s’il recycle brillamment ses thèmes de prédilection, l’univers visuel ne lui doit rien. Froid et coupant, il étaye parfaitement le discours du film : une critique mélancolique des dérives de la célébrité et du culte de l’image.

Le premier long-métrage de Brandon Cronenberg a paradoxalement des allures de film-somme. Seulement, il s’agit d’une combinaison de thèmes et d’obsessions graphiques propres à… son géniteur. Des motifs bien connus se réincarnent ici : le virus (Frissons, Rage), l’environnement médical (Chromosome 3), la machine-organique (eXistenZ). Brandon y appose toutefois une atmosphère qui contraste avec les créations les plus poisseuses de David. L’ambiance est clinique, la photo désaturée, à la fois douce et coupante. Le monde glacé dans lequel se déroule Antiviral se rapproche déjà plus, par exemple, de Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) ou d’Et après (Gilles Bourdos, 2007).

Au sein de ce cadre toujours léché, les plans composés par Brandon Cronenberg se caractérisent par une esthétisation à outrance. Le cinéaste débutant l’assume parfaitement, tant cette stylisation de chaque instant relaye les préoccupations majeures du récit: dérive du culte du paraître et victoire de l’image du corps sur le corps lui-même. Dans Antiviral, des millions de fans sont devenus accros à ce qui a remplacé les quêtes effrénées d’autographes et les magazines people : pour se sentir plus proches de leurs idoles, ils s’inoculent les virus qu’elles ont contractés. C’est une proposition étrange : dans ce monde, la fièvre confine à la transe, voire à la jouissance. Chaque célébrité possède un spot publicitaire personnalisé pour sa « ligne de produits » : une brève image d’elle, répétée à l’infini. Brandon Cronenberg se sert de cette vidéo, troublante comme une note butée de disque rayé, pour signifier le rôle dans lequel nombre de célébrités s’enferment : celui d’un chanteur contraint d’interpréter le même succès à tout jamais ; celui d’un acteur cantonné à un unique rôle toute sa carrière ; etc. Par petites touches, B. Cronenberg travaille à l’économie pour étoffer les clauses de son constat : celui d’un star-system déraisonnable, effrayant et terriblement triste. L’offre est aussi démesurée que la demande, celle de vedettes prêtes à tout pour faire perdurer leur déification.

Garant de ce culte de la personnalité, Syd March (Caleb Landry Jones) vend, pirate et s’injecte indûment les virus les plus précieux. Il n’est dès lors pas étonnant, lors d’une scène parmi les plus insolites et les plus belles du film, de voir Syd muter en un « code-barre humain », se vidant de son sang. Antiviral, ou la dérive de la starification vers la scarification. B. Cronenberg a pris soin de refuser le récit d’anticipation (des images télévisées précisent que l’histoire se déroule fin 2011) : il offre un monde parallèle au nôtre, où seul le rapport à l’image publique aurait totalement dérapé. A la mort de l’une des plus grandes stars mondiales, un reportage TV indique que seuls « quelques milliers » de fans se déplacent pour apercevoir une dernière fois sa dépouille. Immédiatement après le décès, un laboratoire prépare un nouveau virus, dématérialisé celui-ci : un programme vidéo à la gloire de la célébrité, qui alloue à ses fans l’illusion d’une immortalité. L’offre, infiniment plus fédératrice, touchera, elle, des millions de consommateurs.

Le propos du jeune cinéaste convole idéalement vers cette notion de survivance de l’image, d’une trace indélébile qui l’emporte sur le corps. Dans les derniers instants d’Antiviral, B. Cronenberg figure l’agonie de la chair et livre une vision fascinante : l’ultime vestige d’un corps aimé de tous, avant que sa représentation virtuelle ne le remplace à jamais.

ANTIVIRAL (Canada, 2012), un film de Brandon Cronenberg, avec Caleb Landry Jones, Sarah Gadon, Malcom McDowell, Douglas Smith. Durée : 110 min. Sortie en France indéterminée.