Envoyé spécial à… l’Etrange Festival 2012 : épisode 2, vieux pots et meilleures confitures

Les yeux rivés à l’écran et l’accréd autour du cou, un regard unique sur un festival atypique… L’Etrange Festival 2012 se poursuit avec des films récents inégaux, quelques belles reprises et la légende Kenneth Anger.

Devant les premières déceptions de la compétition « Nouveau genre », l’occasion est d’autant plus belle de se réfugier dans les alcôves de la petite salle 100 du Forum des Images. La légende vivante Kenneth Anger y présente –après Freaks et Le Voyeur – les deux derniers films de sa carte blanche. Au programme un Howard Hugues au parfum de scandale et un King Vidor tout aussi corrosif. Pas étonnant que ce révolutionnaire de l’image soit attiré par la subversion. Et féminine en l’occurrence. Son premier film, Fireworks, ouvrait une brèche sur la place de l’homosexuel dans la société. La marginalité a bien cela de commun avec Le Banni (Hugues) et La garce (Vidor). Il présente non sans malice ces deux films qu’il adore. Et, du haut de ses 85 ans, Anger est toujours en forme. On devine aisément le souvenir ému de ses vingt ans dans sa voix timide. Son admiration pour Howard Hugues, il la tient plus pour le caractère de riche effronté que pour la puissance de la mise en scène du Banni. Dans cette relecture du duel Billy the Kid/ Pat Garret (avec Doc Holliday pour compléter le casting masculin), l’intérêt vient surtout du personnage féminin : la diablesse Jane Russell, objet de fantasme du réalisateur. A vrai dire, Anger parle plus de la promo provocante du film, qui insistait sur la poitrine de l’actrice que de l’œuvre elle-même. La présentation de La garce a, en revanche, plus d’impact. Bette Davis en femme manipulatrice n’est pas le seul point d’accroche de ce qui est l’un des films les plus âpres de l’époque. On est encore soufflé aujourd’hui par la noirceur du propos et du traitement.

Autant dire que le retour aux affaires récentes avait du mal à survivre à un bon King Vidor. Plutôt que de creuser dans le glauque, le mieux était de chercher dans la simplicité. Games of werewolves de Juan Martinez Moreno remplit le contrat. Dans cet ersatz de film d’Edgar Wright (Shaun of the Dead), un écrivain revient dans son village natal et se retrouve confronté à des loups-garous. Le ton est léger, plutôt inspiré et l’Espagne rajoute une corde à son arc des bons films de genre. En terme d’effroi, pas de quoi sauter au plafond, en revanche. Et de la peur, on n’en éprouvera pas plus face à l’immonde Maniac de Franck Khalfoun. La production d’Alexandre Aja fait mal au cœur tant elle bafoue la version originale signée William Lustig. Ce qui était  poisseux et malsain devient ici cartonneux et gratuit. Mal mis en scène, mal joué (Elijah Wood commence à nous faire de la peine) et surtout mal pensé dans son propos, le résultat infâme donne plus que jamais envie de crier « stop aux remakes ! » On sauvera seulement la musique composée par Rob, rétro 80 au possible mais mal exploitée. Rien ne donne non plus envie de sauver Vanishing Waves. Cette tentative de SF lituano-française ennuie, puis suscite un bref intérêt, puis… ennuie à la puissance 10. Le film est censé explorer le cerveau d’une femme dans le coma dans le cadre d’une expérience qui tourne au désastre, mai jamais les enjeux ne décollent et ne transparait de tension sensuelle. Vanishing Waves navigue entre du Charlie Kaufman raté et une très mauvaise copie de Sueurs froides ou La jetée.

Quitte à jouer dans l’originalité fauchée, on préfère Excision. Le titre ne fonctionne pas, puisque le long-métrage ne fait que suivre une ado en pleine découverte sexuelle. Par ailleurs, une sorte de drame se dessine autour de la petite sœur atteinte de la mucoviscidose. Le film est bourré de défauts : une photo immonde, des passages fantasmés ratés, un final absurde. Pourtant une certaine beauté se dégage de l’ensemble par sa drôlerie cruelle tant il n’épargne ni l’adolescente, ni la famille, ni même les institutions (l’école, le clergé). Derrière la gaudriole, plane un parfum de tristesse. La mère (excellente Traci Lords en « MILF » désemparée) y est aussi insupportable que touchante. Pour autant, ce n’est toujours pas le choc attendu de cet Étrange Festival 2012. D’où vient ce trou d’air ? Un problème de programmation ? Un choix peu audacieux des séances ? Une production actuelle moyenne ? Pour se rassurer, on se réfugie chez « papy Wakamatsu ». Le Jour où Mishima a choisi son destin a tout pour assommer. Très didactique, pas spectaculaire, il n’avait d’ailleurs pas fait sensation à Cannes. Pourtant, cette histoire de dévouement d’un écrivain à la cause de son pays est puissante. Wakamatsu explore la vie de Mishima, qui intégra les forces d’autodéfense de l’Empereur du Japon dans les années 1960. Le cheminement de ces groupuscules d’extrême-droite offre un méta-film de samouraï où il répond avec brio à « la beauté du geste » récemment prônée par Leos Carax dans Holy Motors. Il devient sacrificiel ou symbole de soumission. Gestes et paroles demeurent des armes bien plus puissantes et glaçantes que les lames des sabres dont leur utilité se résume au Hara-Kiri. Cet Etrange Festival captive décidément plus quand il se penche sur l’intime que quand il recherche le sensationnel. Du moins pour le moment.