LES CHANTS DE MANDRIN de Rabah Ameur-Zaïmeche

La mort de leur chef n’empêche pas une bande de malfrats de poursuivre ses méfaits : Rabah Ameur-Zaïmeche montre la France du 18ème siècle comme un bal masqué d’aujourd’hui, où tous les anti-Sarkozy se déguiseraient en bandits de grands chemins.

Il y a des arbres dans Les chants de Mandrin, puisque le film suit les brigands de feu Mandrin, le bandit en chef, battre la campagne française du 18ème. Et il y en a un qui cache toute la forêt, ou qui en révèle la véritable nature, c’est selon : les costumes. Pour l’expliquer, il faut se risquer à passer pour un théoricien de comptoir et déranger Serge Daney. A la sortie d’Uranus de Claude Berri, en 1990, le critique de Libération et ancien des Cahiers n’arrive pas à s’enlever de la tête ce qui devrait pourtant relever du détail : des pages d’un journal prématurément jaunies par le temps.

L’action du film se déroule en 1945, mais au lieu d’y trouver la reproduction d’une édition fraichement sortie des presses (un journal de 1945 lu en 1945), comme ce devrait être le cas, on y compulse un exemplaire d’époque, comme le ferait aujourd’hui le lecteur d’une bibliothèque. L’apparition de ce journal devenu archive dès sa parution permet à Daney de se livrer à une amusante réflexion sur l’anachronisme engendré par le souci d’authenticité, sur ce contrepied manquée à la vision vieillotte et très ORTF du film d’époque où tout a tout le temps l’air d’être neuf, où le passé, sous prétexte qu’il est reconstitué, rappelle un musée propret.

Même conséquence, mais cause différente dans Les chants de Mandrin. Là, contrairement à Uranus, accessoires et costumes ne trahissent pas la moindre usure. Les soldats ont beau avoir couru des heures après un déserteur, en terrain escarpé, le cuir des gilets brille, la crosse des fusils n’a aucune rayure, et le blanc des chemises reste immaculé. Vêtements et objets se montrent tels qu’ils sont : des fabrications du 21ème siècle, revêtues par l’acteur le temps d’une prise, à ne surtout pas salir afin de les restituer, intactes et en l’état, à un propriétaire qui pourrait très bien être Disneyland ou le Puy du Fou. Elles semblent aussi neuves que le journal vu dans Uranus paraissait vieux. Dans les deux cas, la même impression : celle d’avoir affaire, moins à un film, qu’à un documentaire sur son tournage (la fameuse antienne universitaire : « tout film est un documentaire sur son tournage »), non pas à des personnages, mais à des interprètes. Sauf que ce qui était fugace chez Claude Berri devient persistant chez Rabah Ameur-Zaïmeche.

Tout est réuni pour simuler le royaume de France et des sbires de Mandrin, et tout sonne faux. C’est volontaire, mais trop nonchalant. L’interprète d’un triporteur pris d’une violente nausée à bord d’une calèche ne peut réprimer un sourire entre deux hauts-le-coeur, les dépouilles des soldats morts se ressemblent tellement qu’on jurerait qu’elles sont incarnées par un seul et même figurant, etc. Les chants de Mandrin est un film d’époque qui se déroule de nos jours, un 1er avril 2011 (2012 même, année d’élection) où le peuple se moque du souverain. Cela assure la transparence de sa parabole politique, à coup d’équivalence ostentatoire entre résistance au roi et ses dragons, et résistance à Sarkozy et ses CRS, barricades de village et barricades de banlieue, déclamation de vers et slam. La séquence finale mélange fête de fin de tournage et scène ouverte. On s’attend à tout moment à ce qu’un MC vienne prendre la parole. C’est ce qui arrive, avec l’irruption du réalisateur dans le rôle du chef des bandits, euphorique et apparemment satisfait du coup qu’il vient de jouer. Un bon coup ?

En ignorant totalement la dimension picaresque de son récit et l’héritage laissé par ses ainés en la matière (le duo entre le marquis, interprété par Jacques Nolot, et un triporteur digne de Sganarelle, a tout de la paire De Funès/Bourvil par exemple), Ameur-Zaïmeche ne s’encombre pas d’un double niveau de lecture. Il semble avoir tellement eu peur de voir son message occulté par le style ou la fiction qu’il en a décapé les éléments les plus élémentaires, ne laissant plus qu’un tract imprimé sur du papier à la texture si grossière qu’on s’en lave les mains.

 

LES CHANTS DE MANDRIN (France, 2011), un film de et avec Rabah Ameur-Zaïmeche, avec Jacques Nolot, Sylvain Roume, Abel Jafri. Durée : 107 min. Sortie en France le 25 janvier 2012.