Lovin’ for a livin’ : pourquoi JAMES L. BROOKS nous donne envie de devenir meilleurs

Avec Walter Murch, James L. Brooks fut l’autre ami américain du 2e FIF de la Roche-sur-Yon. L’homme est arrivé le jour où l’on projetait Comment savoir, son dernier film en date. En multi-millionnaire, Brooks a traversé l’Atlantique en jet privé. Son allure décontractée donnait plutôt l’impression qu’il était venu en camping-car avec Lars Von Trier. La présence de ce maître de la comédie fut l’une des raisons d’être de cette édition 2011, avec les six films qui composent son œuvre miraculeuse. Brooks a parlé du talent de ses personnages pour se dire I love you. Juste deux ou trois mots d’amour pour vous parler de lui, de son cinéma. 

« Le cynisme consiste à voir les choses telles qu’elle sont et non telles qu’elles devraient être.

Tout le contraire des films de James L. Brooks »

Oscar Fingal O’Flahertie Wills Wilde, admirateur de Pour le pire et pour le meilleur et de Comment savoir

« People here are funny. They work so hard at living, they forget how to live »

Mr Deeds en direct de Washington

La rétrospective qui lui a été consacrée au 2e FIF de la Roche-sur-Yon l’a démontré de manière éclatante. Le cinéma de James L. Brooks a du génie. Brooks, c’est le génie des sentiments comme il y a, selon le critique Hervé Aubron, un « génie de Pixar » ; à la fois un talent fou, une magie enchanteresse et un savoir-faire technique. « J’ai une telle passion pour les personnes, dit Brooks, que j’espère en devenir une moi-même un jour. » Après de telles paroles, comment la rencontre avec le maître peut-elle ne pas être magique ?

Expert du verbe, profondément humaniste, le cinéaste américain fait don de ses compétences à ses personnages. Ces derniers n’ont pas leur pareil pour exprimer leurs sentiments, parfois en prenant de sacrés détours, parfois au prix d’une certaine hystérie, mais toujours en mettant du cœur à l’ouvrage. Et si l’amour était leur vrai métier, le seul, l’unique ? Dans la langue de Shakespeare, qui est aussi celle de Brooks, les mots « vivre » et « aimer » se disent presque de la même manière. Loving for a living : un principe de vie, une devise qui est par exemple celle du héros d’Un monde pour nous de Cameron Crowe (1989), l’autre film produit par Brooks avec Jerry Maguire. Il faut croire que les génies se reconnaissent entre eux. Dans cette comédie romantique, John Cusack incarne un jeune homme sans ambition, un malheureux au jeu de la réussite sociale qui se sait, en contrepartie, bon en amour. Les mots qu’il dit au père de sa bien-aimée auraient pu être écrits par Brooks lui-même : « What I want to do with my life, what I want to do for a living is be with your daughter. I’m good at it. » C’est pour les mêmes raisons que Reese Witherspoon préfère Paul Rudd à Owen Wilson dans Comment savoir. « Il a un talent pour les relations amoureuses » affirme Brooks.

L’amour, un rempart contre la crise ?

S’il fallait ne retenir qu’une chose du cinéma de Brooks – et la retenir, pourquoi pas, par cœur ou presque, pour tenter l’expérience dans la vraie vie – ce serait en effet ses déclarations d’amour, les plus belles, les plus inspirées, les plus émouvantes qu’on ait jamais vues et entendues : « Vous m’avez donné envie de devenir un homme meilleur » déclare Jack Nicholson à Helen Hunt dans Pour le pire et pour le meilleur. Une autre ? Adam Sandler dans Spanglish. Il faut la voir pour mieux y croire : « Vous sublimez le mot femme. Vous regarder ne suffit pas. Dévisager, il n’y a que ça de sensé. En tâchant de pas cligner des yeux pour rien rater. Et en plus de tout ça, vous êtes vous ! Excusez-moi mais c’est de la folie furieuse d’être aussi sublime. » On aurait pu encore ajouter l’inoubliable séquence de la maternité dans Comment savoir. Un jeune papa vient faire sa demande en mariage devant une caméra. Paul Rudd oublie d’appuyer sur le bouton Rec. Qu’à cela ne tienne, le couple rejouera la scène avec Rudd et Witherspoon comme directeurs d’acteurs.

Pour le pire et pour le meilleur, la scène du compliment :

Spanglish, la scène du restaurant :

Le cinéma de Brooks commence en 1983 avec des mots doux. Tendres Passions, son premier film en tant que réalisateur, a pour titre original Terms of endearment. Là encore, l’anglais est plus éloquent. L’« endearment » est une parole tendre, « term of endearment », un terme d’affection. Le genre que Shirley McLaine aimerait bien entendre de la bouche du cosmonaute coureur de jupons interprété par Jack Nicholson. « Je viens de te dire que je t’aime. Qu’est-ce que tu as à dire en retour ? ».

Nicholson, encore lui, fidèle au poste depuis le début, seulement absent de Spanglish. Quand on y repense, Tendres passions aurait pu ressembler à tout autre chose. Alan J. Pakula devait le réaliser dans la foulée de Merci d’avoir été ma femme (Starting Over, 1979) – curieux comme ces deux titres rappellent l’anecdote de Brooks, en vidéo, sur son couple d’amis divorcés –  et avec le même acteur principal, Burt Reynolds. Nicholson aurait pu ne jamais faire son entrée dans le Brooksland, ce territoire où le drame et la comédie règnent à égalité. Dans la maison de la grand-mère MacLaine, on trouve un mélodrame poignant à la Love Story, conspué par la critique française pointue. Non loin de là, à deux pas, dans la demeure d’à côté, loge la comédie sentimentale. En passant la clôture qui la sépare de son voisin Nicholson, en le rejoignant dans son lit, Shirley MacLaine donne un aperçu de ce que sera le cinéma de Brooks. Des histoires d’amours entre adultes sexuellement expérimentés. Dans Tendres passions, gag et émotion ont une relation de voisinage. Après ce coup d’essai, ils cohabiteront dans le même espace. Ils feront vie commune.

« Pour le pire et pour le meilleur ». Confondre à dessein formule sacrée du mariage et principes moraux. Comme il est sain d’aimer et de céder à la déraison raisonnable des sentiments ! semble nous dire Brooks. « Vous m’avez donné envie d’être meilleur ». Melvin, l’écrivain misanthrope de Pour le pire et pour le meilleur, a trouvé la réponse à la question qu’il pose en sortant de chez son psy: « Et s’il était impossible de faire mieux ? », « What if it is as good as it gets ? ». « Hum…Hum… » répondent les autres patients assis dans la salle d’attente. Pas « impossible » pour Brooks, impératif !

Brooks est un génie, oui, un génie du bien, un génie du mieux. Un vrai idéaliste en somme, qu’il faudrait rapprocher de Frank Capra et de ses héros candides qui ne deviennent adultes que lorsqu’ils tombent amoureux. Pas étonnant que Mr Deeds… fasse l’objet d’un remake dans La Petite Star (I’ll do anything), sorti en 1994, à ce jour le film de Brooks le plus méconnu et peut-être bien le plus bouleversant. Pour ceux qui y adhèrent. Dans Comment savoir, George a bien des traits de caractère en commun avec Longfellow « Mr » Deeds et Jefferson « Au sénat » Smith.  C’est un vrai « gentil » (son père le lui reproche), un type foncièrement bon aux prises avec la justice (à cause de son père), comme ses deux aînés. Qu’est-ce qui le différencie des deux « Mister » ? Pas grand-chose, juste une plus grande expérience sexuelle et sentimentale.

Brooks est un génie, un humaniste et un moraliste. Parler de lui comme d’un idéaliste, c’est bien. Le voir comme un perfectionniste, c’est mieux. Les affinités entre ses films et la philosophie de Stanley Cavell ne sont pas passées inaperçues. Le seul à être passé à côté, c’est Cavell lui-même. La rencontre était peut-être trop évidente, trop voyante. Dans son travail, Pour le pire et pour le meilleur est à peine mentionné. Le reste n’existe pas. Etrange pour quelqu’un qui s’est demandé si le cinéma pouvait nous rendre meilleurs. Les films de Brooks apportent la plus belle des réponses. Et si, grâce à eux, il était possible de devenir une personne meilleure ? Possible, affirmatif ! Le talent, c’est d’en avoir envie.

Ses personnages ont beau avoir le verbe sophistiqué, ils ne lisent ni Cavell ni Emerson, le père du perfectionnisme moral. Ils ne les lisent pas, parce qu’ils les vivent chaque jour, comme Rock Hudson vivait Thoreau et son mythique Walden dans Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk. A eux le « deviens qui tu es », la fidélité à soi-même : Holly Hunter qui rompt avec William Hurt à la fin de Broadcast News parce que son succès de présentateur télé repose sur une imposture, Adam Sandler, monstre d’intégrité et de bienveillance qui a peur que ses quatre étoiles ne le changent à jamais (Spanglish). Ne pas oublier non plus l’agent sportif Jerry Maguire, ce cousin de la famille Brooks dont la profession de foi suscite la ferveur morale et la passion amoureuse d’une mère célibataire. Renée Zellweger est bien la seule à suivre Tom Cruise mais c’est la bonne. Dans Broadcast News, William Hurt a cette phrase réconfortante pour Holly Hunter qui vient de rater sa conférence : « on dit qu’il suffit de toucher vraiment une personne ». Il fait vers elle le même pas que Zellweger fait vers Cruise. Morale : il vient de tomber amoureux.

La vie ne sera jamais comme dans les films de James L. Brooks mais elle devrait leur ressembler un peu plus. Tout le monde dit I love you mais c’est encore chez Brooks qu’on le fait le mieux.

EN BONUS : Albert Brooks chante Francis Cabrel dans Broadcast News