Pourquoi le son est-il si fort dans THE CHILDHOOD OF A LEADER ?

Quand un enfant commence par jeter des cailloux sur les fidèles à la sortie de l’église, c’est que la paix des nations reste loin d’être réglée et qu’une nouvelle guerre menace… Pour sa première réalisation, l’acteur Brady Corbet scrute les origines du Mal et de la Seconde Guerre mondiale chez un petit garçon enragé. Si elle manque de subtilité, cette enfance d’un chef secoue parfois grâce à une musique qui donne des coups de fouet au récit.

 

Difficile de retenir de Childhood of a Leader autre chose que sa musique. Elle tient le film, lui donne toute son agressivité, résonne en lui au point que ses quelques plans-séquences ne semblent exister que pour lui permettre d’habiter tout l’espace, s’assurer qu’elle s’infiltre bien dans les moindres recoins du décor et de nos oreilles. Rendue assourdissante par un mixage sonore criminel (et par les réglages approximatifs des salles de la Mostra de Venise, lors de sa première mondiale), les compositions de Scott Walker marquent aussi par leur audace et formant une puissante symphonie croisant les expérimentations de Jonny Greenwood pour PT Anderson et les sons industriels de Dancer in The Dark. Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, Brady Corbet, acteur généralement plébiscité pour jouer le rôle de l’Américain de service dans les productions européennes, a donc fait de Walker une sorte d’assistant à la mise en scène, comptant visiblement sur son apport pour combler les trous d’un récit qui n’en manque pas. Il a été plus ou moins reproché à Ryan Gosling d’avoir réalisé un film de chef-opérateur pour son premier long. Là, c’est un premier film d’acteur et de musicien, avec toutefois un bagage visuel et culturel inhabituel, comme on peut le constater dans la scène finale, où la caméra roule dans la foule à la manière d’un plan fou digne du cinéma soviétique des années 20…

L’intérêt de Childhood of a Leader est peut-être dans son improbable facture cosmopolite, même si elle ne s’autorise pas à confronter Robert Pattinson à Yolande Moreau, et c’est dommage

Childhood of a Leader, à cause de son titre, ne ment pas sur la marchandise et c’est un tort. Nous sommes quelque part en France, à la campagne, à la fin de la Première Guerre mondiale, au sein d’un trio grand-bourgeois composé d’un représentant des Etats-Unis (Liam Cunningham) là pour entamer les négociations préalables à ce qui deviendra le Traité de Versailles, de son épouse allemande et polyglotte (Bérénice Bejo), et de leur petit garçon, purement et simplement diabolique. C’est lui l’enfant, c’est forcément lui le futur leader, un leader forcément méchant donc, et s’il s’agit pour Corbet de nous montrer la naissance du Mal, c’est loupé. On est bien loin du Ruban blanc – mais on ne demandait pas à Corbet d’être dès ses débuts au niveau de Haneke : le gamin n’est pas seulement le fruit de son environnement bancal, c’est Damien, le satanique morveux de La Malédiction, un Damien qui réussira à s’imposer en chef.

THE CHILDHOOD OF A LEADER de Brady CorbetOn voit bien la grosse métaphore autour de l’humiliation faite à l’Allemagne au sortir de la Grande Guerre, comment cet enfant se détraque à mesure qu’approche la signature du Traité de Versailles et comment il promet à ses parents des lendemains aussi sombres que ceux qui s’annoncent pour l’Europe. Mais à moins d’avoir passé sa jeunesse à sécher les cours d’histoire, ce ne sera pas un scoop… L’intérêt de Childhood of a Leader doit être ailleurs, mais où exactement ? Peut-être dans son improbable facture cosmopolite qui, si elle ne s’autorise pas une confrontation entre Robert Pattinson et Yolande Moreau – dont nous aurions été volontiers clients -, arrive à créer un microcosme atypique et intrigant, où les images de fiction servent de rails aux actualités filmées qui les traversent comme des trains, où acteurs français, irlandais, américains se retrouvent dans une grande demeure juste assez décatie pour qu’on se demande si c’est un bâtiment d’aujourd’hui ou d’hier, si elle sert de décor à un film d’époque fauché ou à une création contemporaine cherchant justement à nous troubler sur son authenticité. Deux éléments sont très clairs par contre : Bérénice Bejo doit arrêter de jouer en anglais des rôles maternels tant que le fantôme de The Search ne sera pas exorcisé, et Robert Pattinson doit travailler en France ; il y est encore meilleur qu’ailleurs.

 

THE CHILDHOOD OF A LEADER (Etats-Unis, 2015), un film de Brady Corbet, avec Bérénice Bejo, Liam Cunningham, Stacy Martin, Yolande Moreau, Robert Pattinson. Durée : 113 minutes. Sortie en France indéterminée.